j’écris ces choses non pas parce que je les pense uniques - avec toute femme amoureuse de moi, j’ai vécu les mêmes scènes - mais parce que je ne les ai jamais lues dans un livre …

Racontant ma vie, j’éprouvais le sentiment ordinaire d’être devenu personne - si bien que l’extrême impudeur de mon propos perdait toute conséquence, ne me concernant plus, moi, mais quelqu’un qui était tout le monde et auquel je ne ressemblais pas davantage que n’importe qui. Je me tuais à écrire. Littéralement. Bien plus que pour aucun de mes précédents romans. J’éprouvais physiquement ce qui fait l’extrême difficulté de l’exercice, que seuls savent les écrivains, d’un savoir d’ailleurs sans valeur ni usage : non pas la hantise de la page blanche, les affres du style, toute cette minable mythologie maniaque, mais la conviction très concrète de s’avancer lentement en direction d’une vérité absurde, irraisonnée, inutile et interdite contre laquelle tout parle et qui exige cependant qu’on la dise une fois pour toutes, qu’on traverse, pas à pas, page après page, tout l’espace d’un grand livre encore inécrit sans pouvoir compter sur l’appui d’aucune certitude extérieure à soi.

On croit qu’un romancier raconte ce qui lui est arrivé quand c’est tout l’inverse qui est vrai ; s’il raconte, au contraire, c’est à seule fin que quelque chose lui arrive encore. On prétend faire un livre de son passé et, en vérité, l’on trace dans le vide un signe et c’est à l’avenir qu’on s’adresse. Si j’avais écrit, ce n’était pas pour dire adieu à l’ancien amour. À quoi bon ? Si j’avais écrit, c’était pour que revienne vers moi l’amour toujours nouveau auquel, depuis le tout début, j’avais lié ma vie - et même si je ne savais plus quel visage familier ou inconnu serait le sien.

Philippe Forest : Le nouvel amour, Gallimard 2007, pages 160 et 165