Bien sûr certains détails ont déjà disparu dans l’arrière-fond de la mémoire. Bien sûr la trame de ces minutes continuera à s’effilocher jusqu’au moment où tout basculera dans le noir. Mais tu te souviendras du jour où vous êtes revenus. Tu continueras à faire travailler le souvenir, ce qu’il en reste, avec ses trous, ses déchirures. Les vieux acteurs exténués se glisseront d’eux-mêmes sur la scène, ils rejoueront la saynète dérisoire sans que tu leur demandes rien. Ils seront semblables à ce qu’ils étaient ce jour-là, ils auront éternellement le même âge, quand bien même tu auras vu leurs doubles grandir, vieillir, mourir. Cette comédie aura fini par t’ennuyer. Tu seras fatigué de cette part de ta vie comme on est fatigué d’un sempiternel décor, comme on en a assez de raconter les mêmes vieilles anecdotes. Mais la rupture sera là et datera de ce jour. Lorsqu’un choc tranche le fil d’une certaine continuité d’existence, on prend conscience de la discontinuité dont se compose toute vie, discontinuité que nous masque l’habitude, le caractère imperceptible de la plupart des changements, et par-dessus tout la certitude intime que nous sommes bien la même personne, du début à la fin. Car des jours peuvent survenir où un pan d’existence, brusquement, se détache du reste, que l’on croyait cohérent. Dans le corps de notre vie, il y a des organes et des membres qui nous paraissent indispensables, sans lesquels nous n’imaginerions pas continuer. On les ampute. Et on continue.

Tout cela, bien entendu, fabriqué par l’imaginaire de chacun, et sans rapport ni avec la réalité textuelle du livre, ni avec le détail des faits. L’agitation des journalistes et des sites internet, tout ce qui en est sorti a montré ce que chacun veut voir dans un livre et dans les faits, une bulle de réalité virtuelle illustrant ses présupposés idéologiques, son goût ou son dégoût de la campagne, son degré de sacralisation de la littérature. Et c’est à partir de là que tu as commencé à comprendre à quoi servait la littérature : à tenter d’opposer, à toutes ces fictions rudimentaires, la complexité du réel.

Pierre Jourde : La première pierre, Gallimard, 2013, pages 49-50, 92.