Le cimetière occupe l’extrémité de ce déroulement de crêtes (…) On ne distingue pas bien ce qui est tombe et ce qui ne l’est pas. Les plus anciennes sépultures ont été creusées à même la terre, et l’on a planté là une stèle grossière de basalte. L’inscription des noms est à peu près effacée par la pluie et la croissance des lichens gris. Il pousse des mousserons, des fleurs sauvages, de quoi faire des bouquets et des omelettes à saveur funèbre. Parfois, rien, pas de stèle ni d’inscription. Sur quoi marche-t-on ? Toutes limites effacées, les morts sont partout et nulle part, on ne respecte rien et on respecte tout. Dans les coins, des croix de métal rouillées sont tombées, ou reposent de biais contre le mur. Un ange au visage dévoré est ligoté par un liseron. On dirait une brocante d’artisanat funéraire. Ici et là, quelque chose retient, attire, on ne sait pas quoi d’abord. C’est, enfouie dans l’herbe, l’expression d’une face de métal, bientôt rendue invisible par l’usure, qui saisit par sa beauté. De temps à autre doit bien arriver ici un défunt tout neuf, un débutant de la mort. Mais on n’en aperçoit guère d’indice. Aucun lieu, peut-être, n’incarne mieux l’effacement de l’être individuel, aperçu, une dernière fois, à l’instant précis où se perd sa trace, comme une ombre avalée par un coin de rue. Comme dans tous les cimetières du coin, celui de Bessèges, celui de Fauconde, on retrouve le même petit nombre de patronymes, souvent répétés sur différentes tombes, parfois avec un identique prénom. On dirait que le pays ne cesse depuis des lustres d’inhumer et de réinhumer inlassablement les mêmes défunts.

Pierre Jourde : Pays perdu, L’esprit des péninsules, 2003, pages 119-120.