Marie-Paule Minerve anime ponctuellement des ateliers à l’association Tisseurs de mots.

La proposition

Les textes


Texte de Marie

Paloma est un petit noyau. Un petit noyau sec. Aqqa n ouzemmour, carossoXXX Un petit noyau d’olive ballotté par les flots. Elle voudrait bien se voir pousser les beaux rameaux argentés qu’on lui devine. On les devine dans sa voix soudain frêle quand en racontant elle voyage. On les devine aussi quand une phrase nette suffit, sans ténèbres ni chant. On les devine dans le mouvement des cils qui se posent, ferment un regardXXXXX Elle voudrait bien mais il ne fait peut-être pas aseez chaud, pas assez chair, pas assez corps. Ça manque de bras autour, de mains chaudes, d’un chale sur les épaules Eux ils voudraient bien qu’elle pousse petite Paloma, petit noyau sec. Quand ils mangent, c’est rare, avec elle, ils apprécient. Et leurs regards et les mouvements de leurs bouches jouent avec le feuillages argentés qu’ils déploient tout autour d’elle, délicieuse Paloma. Le chant d’un ruisseau mais. Paloma est déjà ailleurs. Elle a servi le café et sur la pointe des pieds. On ne l’a pas vue. Une porte, l’escalier, le couloir, une autre porte. Et maintenant. La lumière qui entre par la fenêtre haute dessine cette dentelle de feuillage sur les murs, tapissent son nid que le vent fait danser. Maintenant elle peut prendre une chaise et la placer sans bruit sous la fenêtre haute et offrir son visage au soleil. Le corps tout entier contre le mur chante. Paloma sait. Le feuillage est dehors, léger et vibrant. Il ne l’enserre pas comme le font leurs regards, leurs attentes, leurs mains qui agrippent. Le feuillage est dehors, à un doigt de lumière, de la fenêtre, du mur. Est-ce que toute cette lumière dessinerait un chemin, quelque part, entre les collines ou les dunes ? Un chemin qui conduirait au-delà du rivage.


Texte de Manu

Ils vont être là un jour. Du haut de la colline, on la voit déjà la masse grise déborder du plateau à l’est. Le béton coulé d’abord. Coulé épais, tassé, lissé, on le voit déjà. Puis ce seront les machines, des grosses, des petites, reliées entre elles comme des fourmis. On les a vu faire. Creuser, entasser, monter les murs en angles, en cubes, en tours. Et puis ils viendront. Ils s’installeront derrière les murs aveugles. Ils n’ont pas besoin de fenêtres pour voir qu’il n’y a plus rien, pour entendre le silence à l’infini. Ils seront là dans le gris de leurs cubes et ils lanceront le béton encore, un peu plus loin, un peu plus loin. Et tout le monde le sait. Et certains repartent déjà. Un peu plus loin. Vers les forêts, vers la montagne. On dit qu’il reste si peu qu’il faut partir juste soi. N’emmener que son corps et laisser tout le reste. On dit qu’il n’y aura bientôt même plus assez de place dans l’air, dans le vent. On parle beaucoup le soir autour des feux. On parle longtemps pour maintenant se vider même des mots avant le départ. On parle et au matin on part sans toucher, sans regarder personne. Les corps doivent être secs pour pouvoir tenir sur le peu de terre qui reste. Emmener avec soi l’image, la voix, l’odeur d’un autre n’est plus possible. Finalement on se transforme en tiges d’acier sur lesquelles le béton s’enroulera, tiendra. Finalement j’ai compris on devient ce dont ils ont besoin. On dit que les anciens savaient ranger les pierres sèches en lignes ou en courbes. J’ai essayé mais mes mains n’ont pas le secret. Les pierres glissent, tombent. Elles ont raison je crois. Alors pour les attendre, il me reste l’herbe. Elle m’entoure, elle me tient. Je salue ceux qui partent, je garde leurs noms, leurs sourires, le bleu, le vert, le gris, le noir de leurs yeux, leurs souvenirs. Qu’ils partent légers et que moi j’enfle de toutes leurs vies. Tous ensemble nous serons juste une bulle sous le béton, juste une bulle.


Texte d’Aline

3 mai 1943 Ils étaient cinq cette nuit-là à avoir choisi de rejoindre le maquis. Cinq copains refusant le STO. Ils s’étaient donné rendez-vous à minuit à la Grange des Vachers. Julien, seul, savait où rejoindre le passeur qui les conduirait. Mais rien ne s’était passé comme prévu. Les frères Verlhac étaient arrivés en retard. La pluie freinait leur marche. Arrivés à la sapinière, ils avaient entendu des bruits. Entendu ou cru entendre. Ils avaient continué leur chemin pendant quelques minutes mais les bruits se rapprochaient. Cette fois, ils en étaient sûrs. Des bruits de pas. Et s’ils avaient été dénoncés ? Cette pensée leur vint immédiatement à l’esprit. Ils décidèrent de se séparer pour égarer leurs poursuivants. Ce serait chacun pour soi. Julien, craignant de mettre en danger le passeur qu’il connaissait bien – de fait, son cousin – décida de rejoindre levillage du Rivalet. Le plus silencieusement possible, il dévala le pré en longeant la haie. Il était près du village quand à nouveau, il entendit des pas. Des pas tout proches de lui. Avait-il été suivi ? Dans ce cas, ses copains étaient sans doute sauvés. Etait-ce d’autres soldats ? Qu’importe ! Le danger était là, menaçant. Julien était près du cimetière. De hauts murs enserraient les tombes séparant les morts des vivants. Peut-être n’iraient-ils pas le chercher ici ? Peut-être oui, peut-être non. Pas le temps de réfléchir. Julien s’était faufilé entre les tombes. Repos de courte durée. Une patrouille de dix hommes franchissait le seuil du cimetière. Avec leurs torches, ils n’eurent pas de mal à le débusquer. Acculé contre le mur. Le souffle cout. Pas d’issue. Plus d’issue. Faire face. Les regarder bien en face. Fixer leur regard quand ils vont tirer.


Texte de Dominique

Son arbre.

Tu voudrais sortir, parce que dehors, tu le sais, tu trouveras l’arbre… celui que tu cherches depuis si longtemps. Ton alter-égo, celui avec lequel tu pourras enfin communiquer sans même t’encombrer de mots. Il est là, juste là, dehors à porté de ta main, puissant et fragile, solide et souple sous la caresse du vent. Les rayons du soleil levant à travers les volets jouent avec les particules de poussière qui dansent au dessus de ton volumineux édredon de plumes. Alors, tu te dis « Ah, ça y est ! C’est pour aujourd’hui ! » Tu t’étires et tu sautes du haut lit à baldaquin. Tu pousses les battants des lourds volets de bois et la lumière entre à flot. La lumière et l’odeur des lilas, de la glycine. Les pousses de la vigne vierge aux feuilles si tendres encore se penchent devant toi, elles t’invitent à rejoindre leur ballet silencieux. Dehors il y a déjà le chant des oiseaux, le grincement de la porte, les sons chuchotés, le miaulement des chats affamés, le piaillement de la basse cour et les cris de cet imbécile de coq. Au loin, des aboiements. Tu longes les murs de pierres sèches de ta chambre la main bien à plat, comme tous les matins, pour sentir sous la pulpe de tes doigts la rugosité de l’enduit entre la douceur des galets ronds et la forme ovoïde du troisième, là , après l’angle. Au fil du temps ta main a dessiné un chemin un peu plus mat, de la fenêtre à l’écran géant qui couvre le mur en face de ton lit. Fenêtre, écran, porte. Tu retournes au lin brodé de ton grand lit, tu installes derrière toi les oreillers de duvet, vestiges d’un autre temps. Ton café est prêt. Tu le savoures en regardant le raz de marée qui submerge ce continent à fleur d’eau, en contemplant la magnificence de ce volcan que ravage la terre qui l’a enfanté et embrume les flots. Ici, dehors, il y a ton arbre qui t’attend, hors les murs, cet arbre sur lequel tu voudrais grimper, t’accrocher pour voir plus loir, derrière. Cet arbre avec lequel, un jour, tu pourrais communiquer.

Sur l’une des îles d’Auvergne. Le 3 mai 2998 à 8 h 10.


Texte de Stéphanie

1980 ou avant.

Mika ne sait plus de quel ciel elle est. Le vent lui a fait pousser du béton devant les yeux.

Plus tard, bien plus tard, le béton lui a déposé de la mousse sur les paupières, le front et les oreilles. Ses yeux, devenus failles étroites ne voient pas jusqu’à demain. L’âge du mur et du ciel partagés ne voient pas jusqu’à demain et Mika ne sait pas lire à travers les murs.

Mika n’a rien sur de ce qui s’était passé, elle ne connaît ni l’auteur ni la cause du partage.

Elle observe son monde qui s’enfuit à la vitesse des rails, et derrière la vitre du train , elle interroge le gris bleu de ce ciel qu’elle ciel qu’elle laisse derrière elle. Son ciel est divisé et son corps absorbe les vibrations du train et des années qui viennent. Au bout des rails, des champs de colza, des platanes, des arbres solitaires, des étendues de terre violette, Mika n’attend ni retrouvailles, ni urgences, ni hôpital. Cette partie de sa vie a fondu, coulé dans le béton et elle est assise là, les deux pieds bétonnés dans un futur sans nom ni mur.

Au creux du compartiment, elle retient sa mémoire qui cherche l’oubli. Elle empile des souvenirs pour ne pas penser à demain. Elle s’interdit les projets pour protéger son passé.

Mika laisse défiler sa mère, le quartier de la périphérie, son frère, Jean, la place de la gare, Lucia et Olga ses amies, et Pierre.

Son mur entre l’oubli et demain s’appelle Pierre. Pierre moitié-moitié, rangé de l’autre côté du béton et aussi dans sa mémoire à elle. Un peu de Pierre de chaque côté de l’absurdité l’empêche de sombrer. Elle appuie ses mains contre sa moitié de Pierre pour s’assurer qu’elle respire encore. Elle colle son dos contre son demi-Pierre et s’installe confortablement quelque part entre l’inspir et l’expir.

L’exode n’a pas de prénom, mais Mika la nomme Pierre, Lucia, Olga, Jean pour accepter le voyage. Elle plonge ses yeux dans le ciel gris bleu qui s’ouvre devant elle et se dit que de l’autre côté du mur le ciel était bleu aussi.

Arrivée à destination, Mika sait qu’à travers le mur, son ciel d’avant restera gris bleu, même lorsque la mousse aura quitté ses paupières, son front et ses oreilles.