Monique Ollier anime régulièrement des ateliers à l’association Tisseurs de mots.

La proposition


Les textes


Texte de Stéphanie

Lire entre les lignes des arbres et des murs ouvre la porte grise aux lourdes charnières. Penser à la vitesse de l’arbre ouvre la mémoire aux parfums du lilas. Dans cette ville, il y avait un grand frêne au creux du petit parc. On entendait parfois son souffle qui rythmait le temps de la ville. Même par grand silence, le frêne inspirait puis expirait le temps quotidien de chacun. Une ration de temps à tricoter jusqu’à l’inspiration suivante. Inspir et expir divisaient ainsi le temps aussi clairement que le jour et la nuit.

Le ronron pressé des automobilistes s’arrêtait juste avant la fin de l’expir de manière à laisser chacun et chacune arriver là où il devait. Le blanc effiloché des nuages, lui, évoluait au fil de la respiration végétale, créant un repère visuel permanent aux habitants de cette ville livrée aux lierres grimpants et aux chants des mésanges.

J’aimais roder autour du grand frêne et m’assurer qu’il respirait encore. Je m’adossais à son tronc couvert de lianes pour mieux sentir l’écorce se soulever puis s’en aller. L’arbre respirait, repoussant mon dos vers la sortie de la ville, retournant en lui, repoussant mon dos…

La pulsation du grand frêne dans mon dos me donnait parfois la sensation d’être lui. J’y collais aussi mon front pour recueillir le souffle vert sur mon visage. Toujours avec les deux pieds bien en contact avec les racines.

Depuis ma mémoire d’arbre, je revois aujourd’hui le parc, entouré de voitures, je sens le gaz d’échappement en lutte avec le lilas, je me souviens des promeneurs, des visiteurs allongés sur des lits de pâquerettes ou les bras enlaçant un arbre.

La ville aux poumons de frêne ne semble plus apparaître sur aucune carte connue.

Je sens pourtant toujours contre mon dos le soulèvement du frêne et la vie qui palpite juste derrière les murailles. Je sais que je n’ai rien imaginé, que cette mémoire et cette ville sont réelles.

Les cartographes ont juste égaré la pote grise aux lourdes charnières et perdu des yeux la ville qui respire par elle-même.