Un grotesque sublime (par Virginie Brinker) : La citation en exergue de Sony Labou Tansi donne le ton : « J’ai fouetté / Tous les mots / A cause de leurs silences ». Le discrédit jeté sur la langue se poursuit dès le chapitre liminaire : « Za ne mérite pas de glisser mots et merveilles sur ma langue râpeuse[2] ». Dans ce chapitre, le narrateur, Za/Je, nous expose ses « dires ». L’écriture se fait oralité et l’ingéniosité linguistique dont fait preuve l’auteur trouve une cruelle explication. […] Cet oubli du soi originel, de sa culture – en un mot cette perte de l’identité propre- est peut-être l’une des clés d’interprétation du titre, Za – déformation-mutilation-difformité de « Je » – revenant de façon anaphorique et tout à fait prégnante dans l’ensemble de l’œuvre.

…Za vous fait honneur, enlavez-moi de ce pécé, gros pécé, prise de parole. Za ne mérite pas de glisser mots et merveilles sur ma langue râpeuse….(page 10)…. Za a désir de trop parler. Mais Za ne mérite pas ô tabou zusqu’au bout des bouts…(page 11)…Ma parole à Za se doit de sortir, poussée de l’intérieur, vous n’irez pas, n’est-ce pas, retenir ma langue, ma langue à Za, ma langue à moi ?..Alors si ma parole, à vous, va de travers, zatez-la, Za vous en prie, zatez-la mais ne zatez pas ma personne (page 13).

Za parlait avant comme diksionnaire cyclopédique : bon phrasé, bonne poétique, vous applaudissez, vous vibrationnez. Za me courbait avant de repenser à mon cahier d’un retour à ma lague natale. Za me disait que bien sera de retourner à tout ça : isa, roa, oriorin-dRatsimiteny ; telo efatra, lèfadèfaka an-tanin’olo. Mais plus Za y pense, plus Za en désespère. Ma langue à Za est à reconstruire. Ma langue à Za par personne n’est dite, santée, lue ou sanscrite. Za a tout à réinventer. page 18

…les mots se font la belle à travers mes dents pourries, essappement que Za ne peut boucer. Ragarde donc : les mots coulent de ma bouce, les mots pourrissent dans ma bouce, mon palais est trop saud, mes mots sont trop camembert, Za ne voudrait pas que des mouces tsé-tsé attirées par l’odeur alléçante zouent la gondole sur le lac profond de ma salive. Za ne peut pas la fermer ; page 20

Za a beau scruter le soleil, au bout n’est que l’aveuglement ; Za n’ira plus mettre en trouble la voie publique, Za ne marcera plus en soubversion ni en terrorisme ; Za développera durablement ma capacité de patience – Za fait partie dézà d’un peuple fataliste, ça aide ; et Za fera confiance ; et Za n’aura que foi z’et croyance ; et Za maudira la crise mondiale qui nous a faits, nous fait, nous fera un pays émerzeant ; et Za dira oui à la Banque Mondiale ; et Za dira oui au FMI ; et Za applaudira les zentils investisseurs ; et Za n’insultera pas les touristes qui auront la bienveillance d’essanzer leurs dollars contre nos sourires ; Za leur promet que ventre-mère, Za le zure, crassat pur et main levée, Za n’ira pas rampouiller le long de leurs frontières, que Za ne clandestinera pas, que Za ne francira pas le tropique du Cancer, que Za restera ici, bien saze et tranquille derrière mon tropique du sida à attendre les dons internationaux et l’aide des pays rices and basmatis… page 33

…tu verras la mer ne retient pas éternellement le sel tu verras elle écume de défaite dézà, elle sait qu’après elle et sa dernière vague survivra le sel tu verras, déserts, rocs et cailloux, nous n’aurons plus qu’à rire, n’est-ce pas ? Nous, de sel, prendrons peau de dune, cevelure d’arbrisseau ; nous nous enfouirons dans le sable ; et l’on nous épellera o, et l’on nous éppelera r, et nous serons l’or, nous serons la perle, nous serons le sel ILS s’entre-tueront pour nous ILS réduiront en esclavaze, zuste pour le goût de nous, rien que pour ça comme le sucre de la canne… page 83