L’univers de Carver tient dans ces quelques lignes, dans ce « peut-être que je n’avais rien dit », dans cette incapacité qu’ont ses personnages - lui ? - à parler, à tendre à l’autre ne serait-ce qu’un regard, un sourire, une main amicale, quelques mots de réconfort. Carver écrit le silence, non pas celui de la sérénité, mais celui de l’abattement, de l’effondrement. Ses phrases semblent anodines, insignifiantes ? Faux. Au détour d’une virgule, elles annoncent l’imminence de la catastrophe.

PEUR

Peur de voir une voiture de police entrer dans l’allée. Peur de m’endormir la nuit. Peur de ne pas m’endormir. Peur du passé qui resurgit. Peur du présent qui s’enfuit. Peur du téléphone qui sonne au milieu de la nuit. Peur des orages électriques. Peur de la femme de ménage qui a une tache de vin sur la jour ! Peur des chiens qui ont la réputation de ne pas mordre. Peur de l’anxiété ! Peur d’avoir à identifier le corps d’un ami décédé. Peur d’être à court d’argent. Peur d’en avoir trop, si étrange que cela paraisse. Peur des profils psychologiques. Peur d’être en retard et peur d’arriver avant tout le monde. Peur de l’écriture de mes enfants sur des enveloppes. Peur qu’ils meurent avant moi, je me sentirai coupable. Peur de devoir vivre avec ma mère dans sa vieillesse, dans la mienne. Peur de la confusion. Peur que ce jour ne finisse sur une note malheureuse. Peur de me réveiller et de te trouver partie. Peur de ne pas aimer et de ne pas aimer assez. Que les choses que j’aime se révèlent mortelles pour ceux que j’aime. Peur de la mort. Peur de vivre trop longtemps. Peur de la mort. J’ai dit ça.

***
TOUJOURS A LA RECHERCHE DU NUMERO UN

Puisque tu es partie pour cinq jours - je vais fumes autant de cigarettes que je veux, où je veux. Faire des gâteaux et les manger avec de la confiture et du bacon. Traîner. Me laisser aller. Marcher sur la plage si j’en ai envie. Et j’en ai envie, tout seul et en pensant à mes jeunes années. Les gens qui m’aimaient alors plus que de raison. Comment je les aimais plus que tous les autres. Pas plus que toi. Voilà, je vais faire tout ce qui me passe par la tête pendant que tu es partie ! Il y a une seule chose que je ne ferai pas. Je ne dormirai pas dans notre lit sans toi. Non. Ça ne me dit rien. Je dormirai là où j’en aurai envie - là où je dors le mieux quand tu n’es pas là et que je ne peux pas te serrer dans mes bras. Sur le canapé défoncé de mon bureau.

***
AU MOINS

Je veux me réveiller de bonne heure encore une fois, avant le lever du soleil. Avant les oiseaux même. Je veux m’asperger le visage d’eau froide et être assis à ma table de travail quand le ciel s’éclaircit et que la fumée commence à sortir des cheminées des maisons voisines. Je veux voir les vagues se briser sur les rochers de la plage, pas seulement les entendre comme cette nuit dans mon sommeil. Je veux revoir les bateaux de toutes les nations côtières du monde passer le détroit - vieux navires marchands crasseux avançant au ralenti, et les rapides cargos modernes peints de toutes les couleurs qui déchirent l’eau sur leur passage. Je veux avoir un œil sur eux. Et sur les petits remorqueurs qui font la navette entre les cargos et le poste du pilote près du phare. Je veux les regarder débarquer un homme d’un bateau puis en embarquer un autre. Je veux passer la journée à regarder ce qui arrive et en tirer mes propres conclusions. Je déteste voir l’air pingre - j’ai tant de raisons déjà de remercier la vie. Mais je veux me lever de bonne heure au moins une fois encore. Aller à ma place avec du café et attendre. Attendre simplement, pour voir ce qui va se passer.

***
MEMOIRE

En coupant les queues d’un quart de panier de fraises - le premier du printemps - et me demandant comment j’allais les déguster ce soir, dans ma solitude (Tess est en voyage), je me rappelai avoir oublié de lui transmettre un message quand on s’était parlé. Quelqu’un dont j’avais oublié le nom avait appelé pour dire que la grand-mère de Susan Powell était morte brutalement. Je continuai de préparer les fraises. Mais je me rappelai autre chose en revenant de l’épicerie, sur le bord de la route une petite fille en patins à roulettes qui se faisait tirer par un gros chien à l’air sympa. Je lui avais fait signe. Elle m’avait répondu. Puis avait sévèrement rappelé son chien à l’ordre, qui n’avait de cesse d’essayer de flairer l’herbe tendre du fossé. Il fait presque nuit maintenant. Les fraises sont au frais. Tout à l’heure, en les mangeant, je me remémorerai tout ça à nouveau - dans un ordre ou dans un autre - Tess, la petite fille, un chien, des patins à roulettes, la mémoire, la mort, etc.

Raymond Carver : Là où les eaux se mêlent, 10/18, 1995, pages 35, 47, 99 et 187.

Vos témoignages

  • 8 juillet 2014 20:55

    … Plus peur de mes ridicules revendiqués, de mes excés condamnales. Plus peur qu’on me mette le nez dans mes contradictions navrantes…

    Pour conclure : déclaration du fils au père, vous l’aurez compris,

    Au réveil, j’étais la joie, la légèreté du vent, la liberté qui ne mégote plus…je conserverai le bonheur de jouer avec la Providence, de la défier avec intempérance et d’en jouir hors cadre.

    Tout commence.

    • Raymond Carver : Là où les eaux se mêlent 29 juillet 2014 20:28, par michelle foliot

      Numéro UN Vivre en toute simplicité, n’est-ce pas la chose la plus difficile ! Pris par la vie de tous les jours, le travail, il est très facile d’oublier de regarder, d’observer, de profiter du moindre moment, en dehors de tout projet précis. Prendre le temps. Rendre chaque instant de vie, précieux, sans qu’il soit nécessaire d’éblouir l’autre. En l’absence de l’autre, on peut voir ce que l’on ne voit plus habituellement. L’attente alors prend de l’ampleur, de la densité, les jours se font plus courts, le regard sur les choses plus intense, le désir plus grand, une envie de liberté vous submerge.

  • 7 juillet 2014 21:14

    … Plus peur de la dinguerie sans limite des autres, de l’ahurissant besoin de déni de notre espèce, toujours occupée à ruser avec les faits. Plus peur des idées casse-gueule. Plus peur de l’amplitude croissante de ma joie de vivre.

    (à suivre)

  • 6 juillet 2014 19:48

    (suite) Plus peur de délivrer , un jour, mon Etat de ses impuisances en donnant du pouvoir à la société civile. Plus peur d’oser quoi que ce soit de funambulesque. Plus peur d’encombrer mes propres enfants qui sont, je le sais, de purs courages et, chacun à leur façon une chance pour notre nation. Plus peur d’être immensément heureux , de dérouiller lors de mes crises de coliques néphrétiques, de chanter (faux). Plus peur de ce que les fous me font sentir de moi.

    (à suivre)

  • 5 juillet 2014 20:59

    PEUR Il dit (Alexandre Jardin) à son fils : Je n’ai plus peur de vivre exagérément. Plus peur d’être givré. Plus peur des hémorragies de vérité. Plus peur de manquer d’argent pour mes enfants. Plus peur non pas de mon impuissance mais de ma puisance. Plus peur que mon souffle devienne vent forçant aux effets inattendus. Plus peur de passer outre à la pusilanimité de nos élites si sérieuses. Plus peur de coller à moi-même, quel qu’en soit le coût. Plus peur d’être ma propre boussole, …Plus peur de m’effacer devant l’exceptionnalité d’un autre. Plus peur de refuser tripalement l’ordre établi, de ne pas collaborer à notre déchéance. …Plus peur d’indexer ma liberté sur celle de mes zèbres favoris…..Plus peur de mes angles morts divers. Plus peur de « prendre cher » pour mes engagements à venir : que l’on me dézingue à tout va, je m’en moque bien ! Mon moi désormais dissous, mon égo congédié. Plus peur des conflits de haute intensité. Plus peur qu’on voie en moi un imposteur, un illuminé trop confiant, un idéaliste saisi par le haut délire. Plus peur de l’impopularité abyssale qui, certaines fois, est une fierté.

    (à suivre)