Ce matin

Ce matin était bien. un peu de neige tapissait le sol. Le soleil flottait dans un ciel clair et bleu. La mer était bleue et bleu-vert, aussi loin que portait l’œil. À peine une ondulation. Calme. Je me suis habillé pour aller me promener - résolu à ne pas rentrer avant d’avoir recueilli ce que la Nature avait à m’offrir. J’ai dépassé de vieux arbres inclinés. Traversé un champ semé de rochers où la neige s’était entassée. Marché jusqu’à atteindre une falaise. Où j’ai contemplé la mer, et le ciel, et les mouettes tournoyant au-dessus de la plage blanche loin au-dessous. Tout était beau. Tout baignait dans une pure et froide lumière. Mais, comme toujours, mes pensées se sont mises à errer. Je devais me contraindre à voir ce que je voyais et rien d’autre. Je devais me dire c’est cela qui compte, pas autre chose. (Et je l’ai vraiment vue une ou deux minutes !) Un ou deux minutes elle a refoulé les rêveries habituelles sur ce qui est bien, et ce qui est mal - le devoir, les bons souvenirs, les idées de mort, la façon de me conduire avec mon ex-femme. Toutes ces choses dont j’espérais qu’elles disparaîtraient ce matin. Ce avec quoi je vis chaque jour. Ce que j’ai foulé aux pieds afin de rester en vie. Mais une ou deux minutes j’ai bel et bien oublié moi-même et tout le reste. Je le sais. Car quand j’ai fait demi-tour je ne savais plus où j’étais. Jusqu’à ce que des oiseaux s’échappent des arbres noueux. Et s’envolent dans la direction que je devais prendre.

*** Espoir

Elle m’a donné la voiture et deux cents dollars. Elle a dit, À plus, chéri. T’en fais pas, OK ? Exit vingt ans de mariage. Elle sait, ou croit qu’elle sait, que je serai à court de fric d’ici un jour ou deux, et que je vais finir pas démolir la voiture - qui était à mon nom et devait de toute façon être réparée. Quand j’ai démarré, elle et son petit ami étaient en train de changer de serrure de la porte d’entrée. Ils m’ont salué de la main. J’ai fait pareil pour qu’ils sachent que je ne leur en tenais pas rigueur. Puis je suis parti en trombe vers la frontière de l’État. J’étais vraiment acharné. Elle avait raison de penser ça.

Je suis allé à vau-l’eau, elle et moi on est devenus bons amis. Mais j’ai continué. J’ai fait un long chemin sans m’arrêter. J’ai tout laissé derrière moi, mes amis. Cependant, quand je me suis repointé devant cette maison, des mois, voire des années, plus tard, au volant d’une autre voiture, elle a pleuré en me voyant sur le seuil. À jeun. Portant une chemise propre, un pantalon et des bottes. Son dernier espoir s’était envolé. Il ne lui restait plus rien à quoi espérer.

*** La vitesse foudroyante du passé

Il enterra sa femme qui était morte dans la misère. Dans la misère, il gagna le porche, où il regarda le soleil se coucher et la lune se lever. Les jours semblaient ne passer que pour revenir encore. Comme un rêve dans lequel on pense, J’ai déjà rêvé cela.

Rien de ce qui arrive ne demeurera. Avec son couteau, il pela une pomme. La pulpe blanche, corps de la pomme, s’assombrit et vira au brun, puis au noir, sous ses yeux. Le visage usé de la mort ! La vitesse foudroyante du passé.

*** Paresser

J’ai examiné la chambre il y a quelques instants et voilà ce que j’ai vu - mon fauteuil à sa place, près de la fenêtre, le livre ouvert retourné sur la table. Et sur le rebord, la cigarette en train de se consumer dans le cendrier. Simulateur ! c’est ce que m’avait crié mon oncle autrefois. Il avait raison. J’ai mis de côté du temps, aujourd’hui, comme tous les jours, pour ne rien faire du tout.

*** Un après midi

En écrivant, sans regarder la mer, il sent que la pointe de son stylo commence à sombrer. La marée descendante découvre les galets. Mais ce n’est pas ça. Non, c’est parce qu’à ce moment elle choisit d’entrer dans la chambre sans le moindre vêtement. Etourdie, sans même savoir où elle est pendant quelques instants. Elle rejette ses cheveux en arrière. S’assied sur la cuvette, les yeux fermés, tête baissée. Jambe écartées. Il l’a voit dans l’embrasure. Elle se rappelle Peut-être ce qui s’est passé ce matin. Car après un temps, elle ouvre un œil et le regarde. Et sourit tendrement.

Raymond Carver, la vitesse foudoyante du passé, éditions de l’Olivier, 2006, pages 11-12, 15, 47-48, 99-100, 139.

Peinture : Sylvie Lecat