Bill et Arlène Miller formaient un couple heureux. Mais ils avaient parfois l’impression d’être passés à côté de quelque chose, qu’eux seuls avaient manqué, parmi leurs relations et amis. C’était comme s’ils avaient raté le coche ; Bill demeurait rivé à ses devoirs de comptable, Arlène à ses travaux de secrétaire. Il leur arrivait d’évoquer ce problème, le plus souvent en comparant leur vie à celle de leurs voisins Harris et Jim Stone. Il semblait aux Miller que les Stone menaient une existence plus pleine et plus brillante. Ils dînaient tout le temps en ville, invitaient des gens chez eux, parcouraient le pays lors de voyages qui avaient un vague rapport avec le travail de Jim. Les Stone habitaient sur le même palier que les Miller. Jim était représentant pour une entreprise de pièces détachées, ce qui lui permettait fréquemment de concilier les affaires et les plaisirs du vagabondage. Ainsi l’occasion se présenta-t-elle, une fois, de partir pour dix jours. Les Stone iraient d’abord à Cheyenne, puis à Saint-Louis rendre visite à des parents. Durant leur absence, les Miller se chargeraient de leur appartement, nourriraient la minette et arroseraient les plantes. Un matin, Bill et Jim se serrèrent la main à côté de la voiture, tandis qu’Arlène et Harriet, se tenant mutuellement par les coudes, échangeaient de légers baisers sur les lèvres.

  • Amusez-vous bien, dit Bill à Harriet.
  • Nous n’y manquerons pas, répondit-elle. Mais vous aussi, mes petits, payez-vous du bon temps. Arlène hocha la tête. Jim lui cligna de l’œil et lui lança :
  • Ciao, Arlène ! Prends soin de ton homme !
  • Tu peux compter dessus, promit Arlène.
  • Amusez-vous bien, répéta Bill.
  • Ça, tu peux nous faire confiance, affirma Jim en frappant pour rire le bras de Bill. Et encore merci, les amis ! Les Stone agitèrent la main, en signe d’adieu, tandis que les Miller les imitaient.
  • Que j’aimerais que nous soyons à leur place ! soupira Bill.
  • Dieu sait que nous avons besoin de vacances, ajouta Arlène en le prenant par la taille pour monter l’escalier qui conduisait à leur appartement.

Raymond Carver : de l’autre côté du palier, in Neuf histoires et un poème, éditions de l’Olivier, 1994, pages 7 et 8.