La forme la plus primitive de toute littérature, c’est le cri inarticulé du premier homme devant un univers mystérieux, incompréhensible. Après, les choses se sont civilisées, mondialisées, compliquées, obscurcies. (4e de couverture)

C’est le domaine de la poésie, la poésie omniprésente dès qu’on ouvre sa sensibilité et qu’on déploie ses capteurs ou dès qu’on cherche dans la distance ou dans la hauteur, vers l’invisible (je prends le mot poésie dans le sens de création). Et dès qu’on cherche loin ou haut, dès qu’on cherche l’introuvable, dès qu’on veut dire ce qu’on ressent, nommer « l’innommable » de Beckett, on peut écrire, certes… On peut écrire d’épais volumes, des poèmes crispés tendus ou un chant lyrique déployé : tout cela se construit sur un noyau de vide ou de trop-plein, ce qu’il y a à dire ne peut être dit. Livre de mille pages ou haïkus, dans les deux cas on est motivé par cette conscience, ce ressenti, l’impossibilité de dire ce qu’il y a à dire, soit on ne le cerne pas et on tourne autour, soit ça déborde et ça surchauffe et il y a trop à dire, mais ce trop est l’expression d’un point aveugle. Et donc, il faudra toujours recommencer, essayer encore et encore, déployer le chant ou procéder au goutte à goutte du minimalisme. (…) Il faut se rendre à l’évidence : la poésie, qui est terre et ciel, matière et esprit, palpable et invisible, esprit de la matière, la poésie est une voix sans langue, elle voyage par diverses personnes interposées, elle demande asile dans une langue puis dans une autre, puis elle est expulsée. La poésie est sans feu ni lieu autre que la terre des origines et le ciel infini éternel. (…) L’intraduisible, l’écrivain s’escrime avec déjà, bien avant que le traducteur vienne le seconder ; il tente de se traduire, disons de traduire ce qui se présente à lui dans l’abstraction cérébrale ou dans le frisson nerveux.

René Agostini, La traduction n’existe pas, l’intraduisible non plus. , Éditions Universitaires d’Avignon, 2011, pages 26, 27 et 28.