Mon second Sud-Ouest n’est pas une région ; c’est seulement une ligne, un trajet vécu. Lorsque, venant de Paris en auto (j’ai fiat mille fois ce voyage), je dépasse Angoulême, un signal m’avertit que j’ai franchi le seuil de la maison et que j’entre dans le pays de mon enfance ; un bosquet de pins sur le côté, un palmier dans la cour d’une maison, une certaine hauteur des nuages qui donne au terrain la mobilité d’un visage. Commence alors la grande lumière du Sud-Ouest, noble et subtile tout à la fois ; jamais grise, jamais basse (même lorsque le soleil ne luit pas), c’est une lumière-espace, définie moins par les couleurs dont elle affecte les choses (comme dans l’autre Midi) que par la qualité éminemment habitable qu’elle donne à la terre. Je ne trouve pas d’autre moyen que de dire : c’est une lumière lumineuse. Il faut la voir, cette lumière (je dirais presque : l’entendre, tant elle est musicale, à l’automne, qui est la saison souveraine de ce pays ; liquide, rayonnante, déchirante puisque c’est la dernière belle lumière de l’année, illuminant chaque chose dans sa différence (le Sud-Ouest est le pays des micros-climats), elle préserve ce pays de toute vulgarité, de toute grégarité, le rend impropre au tourisme facile et révèle son aristocratie profonde (ce n’est pas une question de classe mais de caractère). A dire cela d’une façon aussi élogieuse, sans doute un scrupule me prend : n’y a-t-il jamais de moments ingrats, dans ce temps du Sud-Ouest ? Certes, mais pour moi, ce ne sont même pas les moments où le ciel est gris ; les accidents de la lumière, ici, me semble-t-il, n’engendrent aucun spleen ; ils n’affectent pas l’« âme », mais seulement le corps, parfois empoissé d’humidité, saoulé de chlorophylle, ou alangui, exténué par le vent d’Espagne qui fait les Pyrénées toutes proches et violettes : sentiment ambigu, dont la fatigue a finalement quelque chose de délicieux, comme il arrive chaque fois que c’est mon-corps (et non mon regard) qui est troublé.

Roland BARTHES : la lumière du Sud-Ouest, l’Humanité 1977.

Vos témoignages

  • michelle foliot 23 janvier 2013 16:01

    Quelle chance que de pouvoir se rappeler « le pays » de son enfance. Celui que vous ressentez à chaque retour, avec ses espaces, ses couleurs, ses saisons, sa terre vivante, ses lumières, ses subtilités. Un pays qui vous appartient avant tout, parce que vous avez été sensible à sa beauté, parce qu’il vous a transmis son caractère, une terre habitée, et vous a donné sa lumière, une lumière qui vous renvoie un sentiment de bien-être, quelle soit lumineuse ou affectée. Ce pays , loin des descriptions touristiques , vantant à tout va, le climat, le patrimoine, les monuments, les sites remarquables. Ceux-là en font partie, mais le pays que vous recherchez est celui qui vous a imprégné sa « marque », sa particularité, sa singularité, son humanité, son identité.