D’acier ; Silvia Avalone /Editions « J’ai lu »

p. 23 Le monde était encore à venir. Le monde, c’est quand on a quatorze ans. Elles plongeaient dans l’écume des vagues, ensemble, dès qu’un ferry passait et que la peau de la mer se fonçait pour de bon. Depuis quelques années déjà, on parlait d’elles, dans les bars, aux tables des jeunes : on disait qu’elles étaient vraiment pas mal. Et attends un peu qu’elles grandissent. Anna et Francesca, treize-ans-presque-quatorze. La brune et la blonde. Là-bas, au milieu de tous ces types, tous ces yeux, tous ces corps que l’eau faisait à nouveau semblables, muets et enthousiastes. Au moment où un garçon allait marquer, elles jouaient à lui piquer le ballon. Les poteaux, deux bouts de bois plantés dans le sable. Et la flambée de hurlements pour souligner le but. … p.27 « Connard ! » cria le type de la maintenance. En bloquant les câbles, Alessio avait failli lui sectionner le pied. L’épais magma noir et rouge du métal en fusion bouillonnait dans les poches de coulées, des fûts ventrus transportés depuis les wagons-torpilles. Citernes sur roues, semblables à des créatures des premiers âges. Alessio avait fini son service, il se versait une bouteille d’eau sur la tête. Le métal était partout, à l’état naissant. Cascades ininterrompues d’acier et de fonte rougeoyante, de lumière visqueuse. Des rapides, des torrents, des estuaires de métal en fusion pris entre les digues de la coulée, enfermé dans les cuves des poches, transvasé par les entonnoirs et déversé dans les trains à bandes. Si tu levais les yeux, tu voyais bouillonner le mélange de fumées grasses, dans un vacarme de robots. À toute heure du jour et de la nuit la matière était transformée. Le minerai et le charbon arrivaient par la mer, accostaient au port industriel sur de gigantesques navires minéraliers : un carburant, qu’acheminaient dans les airs les bandes transporteuses, ces autoroutes aériennes en sauts-de-mouton qui filaient sur une infinité de kilomètres, des quais jusqu’à la cokerie, jusqu’aux hauts-fourneaux. Au milieu de tout ça, tu sentais ton sang circuler à un rythme dingue, des artères jusqu’aux capillaires, et tes muscles gonfler par à-coups : tu régressais à l’état animal. Dans ce gigantesque organisme, Alessio était minuscule, et vivant. .. p.34 C’était un jeu et pas un jeu. Au-dessus du lavabo, dans le miroir tâché de dentifrice, la blonde et la brune se reflètent dans leur version la plus délurée. Immobiles et trépidantes. Lèvres avancées en bouderie, cheveux défaits. La stéréo en équilibre précaire sur le lave-linge, volume au maximum. Un vieux CD d’Alessio, des années 90. Anna et Francesca, quand chez Anna il n’y a personne. Leur corps pulse comme la musique, avec la musique. Elles attendent que la chanson commence pour se déshabiller. La fenêtre est ouverte. Elles se sont enfermées à clé dans la salle de bains. Elles le font tous les lundis matin, l’été, quand la classe est finie et que tout le monde est au travail. Elles relèvent le store, ouvrent les rideaux. Elles se tiennent là, à moitié nues, au milieu de la pièce. Dans l’immeuble d’en face, seuls sont restés les retraités, les tire-au-flanc. Elles se sont maquillées, outrageusement. Le rouge à lèvres déborde, le rimmel coule avec la chaleur et plâtre leurs cils, mais elles s’en fichent. C’est leur carnaval à elles, la provocation qu’elles lancent par la fenêtre. Au fond, elles savent que quelqu’un pourrait les mater et tomber le pantalon. Dès que la chanteuse attaque, Anna et Francesca, pieds nus, se démènent férocement. Elles improvisent des figures à la Britney Spears. Et ça marche du tonnerre, à en croire les paires d’yeux qui les fixent dans les appartements d’en face. ..