Coup de cœur pour ce puissant roman court. La fabrique du monde c’est la Chine qui produit des vêtements à bas coûts pour toute la planète. Mei a dix-sept ans et est ouvrière dans l’une de ces usines esclavagistes qui travaillent le textile. […] Ce roman est d’une beauté sidérante tant par l’écriture que par le personnage lumineux de Mei. L’auteur possède une puissance narrative étonnante. En quelques mots, elle touche au cœur. Impossible de lâcher le livre, il se lit d’un trait (il est court). Il ne s’agit pas d’un récit social, et pourtant les conditions de vie de ces ouvrières « enchainées » à leur machine bouleversent totalement. Il ne s’agit pas d’un roman érotique, et pourtant la sensualité de Mei parle à nos sens. La fabrique du monde touche à l’essentiel : la vie, la mort, l’amour. Réussite totale !!

Sortir, en une propulsion due au seul souffle de la liberté. Puis courir, la vie en dépend, toute et à jamais. Droit devant, vers la nature, l’inconnu, à toute force. Les pieds à nu dérapent sans douleur sur pierres et arbustes tandis que bras et jambes font des mouvements insensés. Dévaler la pente, en fuite, urgemment. Dévaler des heures durant, dévaler à se damner. Peu à peu le terrain se redresse et se clarifie. Une chaleur et une lumière plus irradiantes que le soleil même freinent la progression et la ralentissent jusqu’à l’arrêt. Aveuglement. Impuissance totale. Terrassée, écartelée, affaissée toute. Cela aurait dû être la fin. De la brume sourd de terre. L’intensité baisse, fait rouvrir les yeux. Le décor réapparaît et défile. Premiers arbres, premiers bois. Et la forêt, majestueuse. Ronces et fougères accrochent, entraînent et retiennent, indolores écorchures. Puis le mouvement se fige, brusquement mais souplement. Silence opaque. La lumière du soleil maintenant filtrée pointe, verticale, dense, pesante. Elle entraîne depuis les frondaisons délicatement ouvragées quantités de matières qui retombent entre les troncs imposants. Du sol, une odeur s"élève. Une odeur construite, singulièrement parfumée, envoûtante. Si l’on s’en approche, elle se disperse puis revient dans toute sa matérialité, oppressante, écœurante. Elle semble se frayer un mystérieux chemin jusqu’au cerveau qu’elle enserre et pique de ses dards invisibles, douloureux. Les fleurs se déploient, abondantes, enserrent, font succomber. Réagir vigoureusement pour les chasser, retrouver le calme souverain du sous-bois. Ses feuillages, ses fougères, son silence. Là-bas, entre les arbres, une silhouette humaine, masculine, se détache, dos tourné. S’approcher sans bruit, sans souffle. Pas à pas, très près. Jusqu’à la nuque. Chaude, palpitante. Eclairée et chauffée par le soleil. Grain de peau mordoré. La saisir. La mordre et la lécher frénétiquement jusqu’à une surprenante extase. S’approcher encore toute. Se coller, se frotter, se fondre en ce dos. Pleurer. Crier. Douceur et violence. Frôlements et enfoncements. Un goût en bouche.

pages 9, 10, 11

Jamais je n’ai fait un rêve pareil.

page 13

Et alors, alors qu’il me présente son dos, je vois sa nuque. Je ne vois que sa nuque. Tout se fige en moi. Non, rien ne se fige, c’est comme si tout ce qui était à l’intérieur de moi voulait en sortir. Mais seulement par la tête : les yeux, la gorge, le nez, les oreilles. C’est lui. Sa nuque. C’est lui. Mon rêve.

page 64

A peine entrée, je comprends que la vie nous réserve parfois mieux que les rêves, y compris les rêves éveillés du petit matin.

page 112

http://www.babelio.com/livres/Van-der-Linden-La-fabrique-du-monde/493435