J’ai rencontré Souleymane Diamanka à l’école du quartier des Aubiers à Bordeaux. J’exerçais depuis peu l’improbable métier d’instituteur, un rien perdu, un tantinet lunaire, mais j’ai remarqué l’élève Souleymane avant même de l’avoir en classe de CE2

Lorsque j’ai découvert son disque L’Hiver Peul, il y avait des mots noués au fond de ma gorge. Jusque dans le silence, après qu’ils s’étaient tus. J’ai pensé à la phrase que l’inventeur du « sud conscient » me prête à propos des mots, eux encore et encore, dont il faut défaire les noeuds pour les partager….

L’essai du linguiste Julien Barret, qui nous ouvre ici les secrets de fabrication du trouveur de pépites sans jamais nous ennuyer, démontre également que la poésie de Souleymane est de tous les lieux et de tous les temps. Les racines des mots sont aussi nomades que les racines du sang et de la terre. Le troubadour des Aubiers n’a pas fini de barder et j’en suis bien heureux.

Dominique Boudou, instituteur et poète

Préface, pages 9 et 10

Les poèmes de Souleymane Diamanka sont écrits dans une langue précise procédant d’une esthétique de la forme. « Que le mot soit perle » aime à dire ce joaillier également métaphysicien, alchimiste aux remèdes enivrants. Et, si son verbe procède d’un art griotique peul, on peut y voir l’écho d’une mystique moyenâgeuse contenue en puissance dans la langue française et ses miroirs de résonance. « Sculpture d’adulte en équilibre entre deux cultures » il a ses propres formules magiques, comme ce palindrome : « Rue pâle inerte, l’être nie la peur ». Kabbale, magie, occultisme, alchimie, « langue des oiseaux » peuvent être ici convoqués pour montrer de quelle dimension surnaturelle sont investies les formules du poète. A remonter aux origines du genre, on retombe souvent sur cette équivoque entre magie et poésie. Le mot latin carmina ne signifiait-il pas aussi bien vers que sortilèges ?. […]

« Toi qui étudies la quiétude qui es-tu ? », lui demandent les étoiles en langage astral. Ces mots révèlent à la fois un écrivain soucieux de la forme et un poète digne, fier et humble face aux éléments. Fier parce qu’il s’adresse aux étoiles ou au désert, « chagrin de sable », comme à ses alter ego, humble car il sait n’être que peu de chose face à eux, conscients toujours qu’à la moindre velléité humaine, la nature emporte tout sur son passage. « les vents se levèrent et véhiculèrent plus de colère / que n’en tolère le tonnerre », scande-t-il, en traduisant par une accumulation d’homéotéleutes la menace du ciel chargé. […]

Sur scène, « immobile comme une statue qui parle », d’une élocution lente, il laisse les mots se débrouiller dans l’auditoire et résonner de plus en plus fort, comme l’orage auquel il consacre un autre poème sur le disque des Nubians : « Quand le ciel éclate en sanglots / C’est tellement violent qu’on dirait qu’il coule du sang de l’eau ». […]

…la poésie orale de Souleymane Diamanka est une poésie en acte, qui entre au contact de l’indéfinissable quand résonnent ses mots-totems, ses mots-valises, ses équivoques. Le poète articule une langue mystérieuse, nourrie de ce « stupéfiant image » qui procure l’ivresse des mots. Et comme les vers de Mallarmé dont Valéry salue « la valeur mnémotechnique de la forme », ceux de Souleymane Diamanka, pétris de rimes équivoquées d’une parfaite symétrie sonore, se retiennent aisément. […]

Le poète, « ce piéton insomniaque qui souffrait du mal des nuits », porte en son cœur, sur son carnet, dans sa voix des mots « chargés » qui désignent les Eléments et touchent au sacré : océan, désert, horizon, ciel, étoiles. Des mots qui, selon ses termes à la fois simples et puissants, « font le travail tout seul », une fois « mûries les phrases » comme des fruits dont la saveur se révèle, lorsqu’éclatent de concert le son et le sens. Souleymane Diamanka a son propre univers, son propretopos, son propre « paysage mental » pour reprendre l’expression du critique Jean-Pierre Richard (Poésie et profondeur), un monde baigné de l’air, de l’eau, de la terre et du feu de sa géographie intérieure, qu’il arrive à faire partager à l’auditeur. Et c’est cette faculté qui fait de lui un poète.

pages 18, 19, 20

[…] Il suffit d’être vivant, les mots sont partout, avant même que quelqu’un les prononce ou les écrive. […] Pour moi, la poésie est une présence, une compagnie, une partenaire, une matière, une discipline, une sculpture, une énigme….C’est une empreinte, une trace, un plan, dans le sens architectural du terme : le poète est un architecte et chaque lecteur ou auditeur construit sa propre demeure. La poésie c’est aussi plus de choses avec moins de mots, c’est une musique où il y a beaucoup plus de silences que de notes. Dans mon texte donneur de paroles d’honneur, je dis : « prends le verbe et emmène-le au-delà des frontières de la communication / avec les gestes précis du sculpteur d’imaginaire comme unique action ». Pour moi , la poésie c’est aussi un miroir qui réfléchit la lumière des émotions.

Entretien avec Souleymane Diamanka, pages 35, 36

"J’ai attendu longtemps que le néant s’anime que chaque mot trouve sa phrase et que chaque phrase trouve sa rime"

On pense à ce passage des Carnets de Malte Laurids Brigge, (Folio classique, 1991, p.36-37) de Rainer Maria Rilke, poète :

Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. […] Et il ne suffit pas même d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

page 60-61

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