Je m’étais promis avant mes quarante ans de vivre en ermite au fond des bois…..J’ai connu l’hiver et le printemps, le bonheur, le désespoir et, finalement, la paix. Au fond de la taïga, je me suis métamorphosé. L’immobilité m’a apporté ce que le voyage ne me procurait plus. Le génie du lieu m’a aidé à apprivoiser le temps. Mon ermitage est devenu le laboratoire de ces transformations. Tous les jours j’ai consigné mes pensées dans un cahier. Ce journal d’ermitage, vous le tenez dans les mains. S.T., écrivain-voyageur

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Je suis venu ici sans savoir si j’aurais la force de rester, je repars en sachant que je reviendrai. J’ai découvert qu’habiter le silence était une jouvence. J’ai appris deux ou trois choses que bien des gens savent sans recourir à l’enfermement. La virginité du temps est un trésor. Le défilé des heures est plus trépidant que l’abattage des kilomètres. L’œil ne se lasse jamais d’un spectacle de splendeur. Plus on connaît les choses, plus on les trouve belles. J’ai rencontré deux chiens, je les ai nourris, un jour ils m’ont sauvé. J’ai parlé aux cèdres, demandé pardon aux ombles et pensé aux miens. J’ai été libre car sans l’autre, la liberté ne connaît plus de limite. J’ai contemplé le poème des montagnes et bu du thé pendant que le lac rosissait. J’ai tué le désir de l’avenir. J’ai respiré l’haleine de la forêt et suivi l’arc de la lune. J’ai peiné dans la neige et oublié la peine au sommet des montagnes. J’ai admiré la vieillesse des arbres, apprivoisé des mésanges, saisi la vanité de tout ce qui n’est pas référence à la beauté. J’ai jeté un regard sur l’autre rive. J’ai connu des semaines de neige silencieuse. J’ai aimé avoir chaud dans ma hutte pendant que la tempête déchaînait sa rage. J’ai salué le retour du soleil et des canards sauvages. J’ai arraché la chair des poissons fumés et senti la graisse des œufs d’omble me rafraîchir la gorge. Une femme m’a dit adieu mais des paillons se sont posés sur moi. J’ai vécu les plus belles heures de ma vie jusqu’à la réception d’un message et les plus tristes ensuite. J’ai arrosé la terre de sanglots. Je me suis demandé si on pouvait obtenir la nationalité russe non par le sang mais par les larmes versées. Je me suis mouché dans les mousses. J’ai vidé des litres de poison à 40° et j’ai aimé pissé devant la Bouriatie. J’ai appris à m’asseoir devant une fenêtre. Je me suis fondu à mon royaume, j’ai senti l’odeur du lichen, mangé l’ail sauvage et croisé des ours. Ma barbe a poussé, le temps l’a dévidée. J’ai quitté le caveau des villes et vécu six mois dans l’église des taïgas. Six mois comme une vie. Il est bon de savoir que dans une forêt du monde, là-bas, il est une cabane où quelque chose est possible, situé pas trop loin du bonheur de vivre.

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