Ce roman reprend l’un des poncifs les plus usés du cinéma de genre, l’histoire d’un hold-up raté - le casse manqué d’un casino. Viel ne se prive pas de jouer avec les codes narratifs et n’évite aucune des scènes les plus attendues : les retrouvailles à la sortie de prison, la préparation minutieuse du plan, le casse du casino avec évasion du magot par la voie des airs au moyen d’une montgolfière téléguidée, le partage du butin, l’arrestation, les trahisons, la vengeance… Jamais pourtant le roman ne se défait de son absolue singularité. France Culture

Je me souviens, Marin, le jour où tu nous as présenté ton ami Lucho, un spécialiste. Un vieux compagnon de cellule, il a dit, un nouveau cousin si vous préférez ; Lucho, voici Andrei, et Pierre. Et quand il s’est présenté devant nous, Lucho, quand il a voulu tout de suite que je lui tende la main, à peine le temps de prendre la mesure de son regard, je me souviens, j’ai hésité, lui la main dans le vide au milieu de la pièce, ses yeux qui fuyaient, qui cherchaient Marin, Andrei qui me regardait, et j’ai fini par me lever, je l’ai fixé un peu, et j’ai fini par céder, tendre la main moi aussi, et nos deux paumes emboîtées l’une dans l’autre, je l’ai fait. Mais si c’était à refaire franchement, si c’était seulement possible que ça se reproduise, je te jure, Lucho, je garderais la main dans la poche. (…) Ce soir-là de notre rencontre, je lui ai expliqué la technique des boîtes aux lettres. En temps normal je n’aurais rien dit mais j’étais soûl ce soir-là. C’était notre activité préférée, à Marin et moi, les boîtes aux lettres. Quand on voulait éliminer quelqu’un, c’était très simple, on entrait dans le hall de son immeuble, et on arrachait son nom sur la boîte aux lettres, ensuite on sonnait et on partait. Quand le type descendait pour voir qui avait sonné et qu’il voyait son nom déchiré sur la boîte aux lettres, alors il savait qu’il était mort. Après, disait Marin, après il y a deux sortes d’hommes : ceux qui restent chez eux à attendre, et ceux qui partent en courant. Mais dans les deux cas, Lucho, dans les deux cas je te jure qu’on n’en a jamais raté un. C’était notre activité préférée, Marin et moi.

Le jour J. L’après-midi chez moi. Le café toujours chaud. Ma tête dans le miroir. La sieste dans le fauteuil. À 14h 00, j’ai allumé la télévision. À 15h 00, je me suis rasé. À 16h 00, je me suis installé dans le sommeil impossible. Chacun pour lui-même répétant pour lui-même la suite logique d’actions, pour lui-même. L’ennui qui précède, le froid sec, le ciel clair dans le bois es fenêtres. À 14h 00, j’ai allumé la télévision. À 15h 00, je me suis rasé. À 16h 00, je me suis installé dans le sommeil impossible. À 17h 00, je suis sorti, j’ai fait quelques courses, acheté des oranges, des pommes, du vin rouge. À 18h 00, je me suis mis sur mon lit, les mains sous la tête. À 19h 00, j’ai pris un médicament pour les nerfs, avec un grand verre d’eau. Ensuite j’ai failli m’endormir. Mais on avait rendez-vous.

Tanguy Viel : l’absolue perfection du crime, Ed. de Minuit, 2001, pages 39, 40 et 41 ; 70-71.