16 juin. - L’agence de travail temporaire m’a trouvé un emploi dans une coopérative ouvrière. Huit heures par jour. Salaire minimum. Après les abattoirs, l’usine, je retourne dans le bâtiment. Le chantier se trouve dans une petite rue à sens unique. On va transformer une fabrique de chaussures en résidence de luxe. Il ne reste que les murs. l’intérieur est vide, ni plancher ni cloison. C’est vieux. Il faut tout refaire : consolider les fondations existantes, ouvrir les entrées des garages, poser les planchers, bâtir la cage d’ascenseur, coffrer l’escalier. Tout. On a du travail.

***

27 juin. - Ne montrer que l’instant. La pierre, l’homme, l’arc-en-ciel. Les mots qui se rassemblent ici. Qui me ramènent ici. C’est tout.

Cantonné dans l’urgence.

Avec peu.

Pelle. Pioche.

***

Le chef ne fait que dire le chantier. Rien d’autre. Si on l’écoute : où est le monde ? qu’est-ce qu’on fait ? Comment savoir ? On parle de rien ici. C’est comme ça tous les jours.

***

8 juillet. - Les pierres s’entassent autour des échafaudages. Ça promet quelques tonnes à remuer, à charger. Ahmed travaille avec Alain, là-haut, sur son étroit pont de planche. Ils ont trouvé de jeunes pigeons dans un nid, sur un rebord. Le chef rôde en bas. Louis s’occupe de ranger des ferrailles, des étais. Le bras du tracto-pelle ouvre une fouille. Je descends, je pioche. L’instant n’a que nos gestes pour révéler l’inépuisable. Et pour l’éclairer : nos mains avancent comme des torches dans l’après-midi.

***

Bernard a passé sa journée à regarder sa montre, à égrener les heures. Ses vacances commencent ce soir.

  • Ne va pas te casser un bras ou une jambe avant de partir, plaisante le chef.
  • Pas de danger ! réplique Bernard. Qui ajoute dans un rire :
  • D’ailleurs vous avez trop besoin de moi !

On l’a vu s’envoler avec les hirondelles. Il était cinq heures et demie.

Thierry Metz : Journal d’un manœuvre, Gallimard l’Arpenteur, 1990, pages 15, 39, 42, 58 et 81.

Vos témoignages

  • michelle foliot 26 janvier 2014 12:38

    « Chantier » Terme qui suppose un travail en cours ; se « mettre en chantier » ou s’atteler durablement à une tâche d’envergure. Une accumulation d’éléments à charge pour celui qui œuvre de construire avec les matériaux, les outils, les mots, un idéal, un objet, un texte…Il oppose un monde « extérieur » et un monde « intérieur » ; un cadre donné et un « acteur » qui agît à l’intérieur de ce cadre. Quelle signification veut-on ou peut-on donner à son « ouvrage » ? Choisit-on d’être libre ou au contraire « aliéné » ? Est-on dans la création ou l’inutilité ? Est-on dans le monde d’en haut ou celui d’en bas ? Veut-on donner à son ouvrage une valeur sociale, humaine ou une valeur économique, de profit ? Veut-on se garder une part de rêve ou se contenter d’admettre sa condition matérielle ? Une seule devise me semble t-il : « travailler » et être homme digne avant tout.