Ils se sont dressés comme des hommes. On les a vus. Comme des hommes ils se sont mis debout.

Comme la plupart des terres, Géorgie, celle-ci comportait une multitude d’avertissements effroyables. Les menaces étaient accrochées à des clôtures en treillis retenues par un pieu tous les quinze mètres environ. Mais quand on a vu un passage creusé par un animal quelconque - un coyote ou un chien de chasse - on a pas pu résister. On était seulement des gosses. Elle, l’ herbe lui arrivait à l’épaule et moi, à la taille, donc on a traversé le passage à plat ventre, en prenant garde aux serpents. La récompense valait bien le mal que le jus d’herbe et les nuées de moucherons nous avaient fait aux yeux, parce que juste en face de nous, à environ cinquante mètres, ils se sont dressés comme des hommes. Les sabots en l’air qui cognaient et qui frappaient, la crinière rejetée en arrière pour dégager des yeux blancs affolés. Ils se mordaient comme des chiens mais quand ils se sont mis debout, en appui sur leurs jambes de derrière, celles de devant autour du garrot de l’autre, on a retenu notre souffle, émerveillés. L’un était couleur de rouille, l’autre d’un noir profond ; tous les deux luisants de sueur.(…)

Sans jamais lever la tête, juste en regardant à travers l’herbe, on les a vu tirer un corps d’une brouette et le balancer dans une fosse qui attendait déjà. Un pied dépassait du bord et tremblait, comme s’il pouvait sortir, comme si, en faisant un petit effort, il pouvait surgir de la terre qui se déversait.(…)

Puisque vous tenez absolument à écrire mon histoire, quoique vous en pensiez et quoique vous écriviez, sachez ceci : Je l’ai vraiment oublié l’enterrement. Je ne me souvenais que des chevaux. Ils étaient tellement beaux. Tellement brutaux. Et ils se sont dressés comme des hommes.

« Home » Toni Morrison p11/12/13