Quelque part dans une Amérique du Sud imaginaire, trois femmes d’une même lignée semblent promises au même destin : enfanter une fille et ne pouvoir jamais révéler le nom du père. Elles se nomment Rose, Violette et Vera Candida. Elles sont toutes éprises de liberté mais enclines à la mélancolie, téméraires mais sujettes aux fatalités propres à leur sexe. Parmi elles, seule Vera Candida ose penser qu’un destin, cela se brise. Elle fuit l’île de Vatapuna dès sa quinzième année et part pour Lahomeria, où elle rêve d’une vie sans passé. Un certain Itxaga, journaliste à L’Indépendant, va grandement bouleverser cet espoir. (Présentation de l’éditeur)

Toutes les nuits Vera Candida rêvait de sa grand-mère. Elle pêchait et elle pleurait en pêchant et parfois même elle se jetait à l’eau avec tous ses jupons qui l’alourdissaient et se gonflaient d’eau comme des draps qui tombent dans un puits, avant de se coller à son corps et de l’entraîner par le fond. Alors elle lui écrivit. Rose Bustamente savait parfaitement lire mais ne serait sans doute pas capable d’écrire elle-même une lettre. Elle dicterait sa réponse à l’une de ses voisines ou bien elle ne répondrait pas. Mais bien entendu cela n’avait pas d’importance pour Vera Candida. Elle s’y mit en revenant de l’usine de paniers-repas huit jours après la bombe atomique publiée par Itxaga. L’atmosphère était lourde au palais des Morues, elle était si épaisse qu’on eût pu l’entailler au couteau comme un dessert en gelée. Elle écrivit d’abord une longue lettre sans relief avec une écriture plate transparente - je rends compte de ce que je fais, je n’y mets rien d’autres que les évènements et le réel. Mais cela ne suffit pas. La relation de ses propres faits et gestes avait quelque chose d’un rapport de police. Alors elle recommença. Elle lui dit qu’elle pensait beaucoup à elle, qu’elle ne devait pas s’inquiéter et surtout ne pas lui en vouloir. Elle lui demandait son pardon, lui assurait qu’elle reviendrait bientôt (mais rien qu’en écrivant ces mots, l’idée de retourner à Vatapuna lui glaça le cœur), lui disait des mots doux (tu es ma petite grand-mère doucette, je suis ton sucre et ta figue, je suis ta mie), elle lui parla de Monica Rose, mais juste un paragraphe, pour ne pas s’attarder, elle écrivit, Je t’envoie une photo, tu vas voir comme elle est jolie, elle te ressemble (ce qui n’était pas vrai mais Vera Candida pensait que ça ferait plaisir à sa grand-mère), elle finit en disant, Je dois y aller, je t’embrasse, et elle réalisa que même dans sa lettre elle fuyait et détachait sa main de celle de sa grand-mère.