Véronique Ovaldé nous entraîne dans le tourbillon de son imagination et nous offre un roman noir en trompe-l’œil. De livre en livre, elle bâtit son univers, qu’elle habite par sa fantaisie et son goût pour le merveilleux. Les histoires qu’elle raconte sont de celles que l’on ne trouve que dans les livres. (in Culture l’Express)

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La femme de Lancelot est morte cette nuit. Le jour de leur rencontre, quand il lui avait annoncé, Je m’appelle Lancelot, il avait pris un air tout à fait désolé, un air contrit qui l’avait conquise. Elle avait répondu, Eh bien, qu’à cela ne tienne, je t’appellerai Paul. Elle avait éclaté de rire quand il avait ajouté que son patronyme était Rubinstein. Lancelot Rubinstein. Il s’était senti à la fois vexé et charmé par le rire de sa femme - qui n’était pas encore sa femme. Elle avait un rire qui rebondissait, un rire qui faisait de petits sauts sur les surfaces lisses et réfléchissantes alentour. Lancelot Rubinstein s’était dit qu’il allait avoir du mal dorénavant à s’en passer. Ç’avait à voir avec quelque chose de chaud et de laineux. C’était ce qu’il s’était dit ce soir-là, le soir du jour de sa rencontre avec sa femme. Lancelot était un homme qui pouvait penser qu’un rire était chaud et laineux. Lancelot a donc perdu cette nuit sa femme qui l’appelait Paul. La nuit qui va commencer le deuil de Lancelot est glaciale, c’est une nuit de blizzard et de gel noir. Lancelot et sa femme habitent Catano, une commune un peu isolée pas très loin de Milena. Une sorte de faubourg élastique. Milena est la cité la plus intéressante à plusieurs kilomètres à la ronde ; on y trouve une université, des bars ouverts le dimanche, de la drogue, des épiciers (pas simplement d’immenses supermarchés accessibles en voiture), un festival de courts-métrages et deux théâtres, dont l’un est entièrement dévolu aux marionnettes d’animaux. Milena est le centre de la région du monde où il fait froid quasiment toute l’année avec quelques pointes en février. Dans les forêts autour de Catano il y a encore des ours et des loups, on y braconne aisément des lièvres arctiques, des hermines et des renards blancs. À Milena on peut revendre la peau de toutes ces bestioles. Il y a là-bas des gens qui savent quoi en faire et à qui les céder à un prix exorbitant. Cette nuit-là, Lancelot ne dort pas. Il est assis dans son fauteuil favori en cuir tressé avec des coussins en faux zèbre pour la tête. Quand le téléphone se met à sonner, il est en train de visionner une émission sur les gazelles de Thomson qu’il a enregistrée et mise en sourdine. Merde, se dit-il en fronçant les sourcils, ils pourraient faire gaffe de ne pas appeler à cette heure, ça pourrait réveiller les enfants. Les enfants dont il se préoccupe à cet instant sont des enfants imaginaires. (…)

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Lancelot a sombré ce soir-là devant Kurt-Klaus Bayer. Ce fut comme de s’assoupir dans un vaste corps visqueux à l’intérieur duquel clapotaient des liquides blancs. Lancelot se dit cela, Je suis dans un grand corps monstrueux. Je ne vais pas pouvoir sortir de toute cette bile et de toute cette graisse. Il s’enfonça jusqu’aux genoux quand Kurt Bayer lui annonça au cours de la soirée qu’il avait fait partie du Cric quand il était jeune. Le Cric. Un mouvement antivivisection ultraradical, avait dit le faux père d’Irina. (…) Lancelot s’enfonça jusqu’au nombril. Il poussa un grand soupir. Ce fut un soupir inaudible, quelque chose qui se vida dans sa cage thoracique, quelque chose qui se perça et se vida pour se transformer en baudruche poisseuse. Kurt Bayer connaissait Irina depuis si longtemps. (…) Comment peut-on connaître si mal la personne avec laquelle on vit ? Ce fut la question que Lancelot posa à Bayer. Comment peut-on connaître si mal la personne avec laquelle on vit ? Lancelot se mit à répéter la question sur un rythme inquiétant qui laissait supposer que ses nerfs allaient craquer d’un instant à l’autre. Alors Bayer lui mit la main sur la nuque (Lancelot ressentit son geste à la fois comme une mesure de réassurance et comme une menace) et chuchota, Ne t’inquiète pas, Paul, surtout ne t’inquiète de rien.

Véronique Ovaldé : Et mon cœur transparent, J’ai lu 2009, pages 8-9 et 155-156

Vos témoignages

  • michelle foliot 11 octobre 2012 21:04

    A la question, comment peut-on connaître si mal la personne avec laquelle on vit ? Est-ce que la question à se poser est bien celle-là ? Ne faudrait-il pas se demander quelle confiance à un moment donné a été brisée et d’user de sa capacité de résilience pour se reconstruire, sans attendre la compréhension de ses amis eux-mêmes confrontés aux mêmes interrogations. Ne fait-on pas l’erreur de voir et de vouloir l’autre tel qu’on l’attend et non tel qu’il est (pourquoi l’appeler Paul et non Lancelot par exemple). Quand vient l’épreuve du deuil, on a perdu tous repères. C’est un peu simple !