Dans la tradition haïtienne du roman paysan, marquée par le classique de Jacques Roumain « Gouverneurs de la rosée » et plus récemment par « La Belle Amour humaine » où Lyonel Trouillot faisait entendre les voix du village d’Anse-à-Foleur, ce Bain de lune de Yanick Lahens s’impose par sa grande beauté lucide. (Le Point 04.11.2014)

Yanick Lahens a longtemps labouré la terre haïtienne pour faire naître Bain de lune. En Haïti, « vivre et souffrir sont une même chose » nous fait comprendre la narratrice du roman, une inconnue échouée sur une plage. Née le 22 décembre 1953 à Port-au-Prince, Yanick Lahens dépeint ainsi les forces extérieures et intérieures qui sont à l’œuvre dans son pays natal. La beauté des paysages et des gestes, les bains de lune et le chant vaudou, la cruauté d’une existence très dure et d’une politique bien souvent cynique, tout passe par le style direct et tranchant, à la fois empathique et distancé de l’auteur.

Olmène y pensa encore aux premières ombres du crépuscule, après s’être lavé le visage plusieurs fois, laissant les gouttelettes lui faire une peau de nacre. Et juste après s’être frotté, frotté les pieds jusqu’à leur enlever toute trace de boue. Elle y pensa encore à la tombée de la nuit, sur la galerie du marché, quand les femmes, visage et pieds propres, se réunirent toutes autour des lampes bobêches et de l’unique réchaud de Man Nosélia pour siroter des tisanes et parler. Parler pour arracher à la nuit ces mots qui n’appartiennent qu’à elles. Des mots qu’elles tiraient de la clarté des jours, comme s’il fallait un peu d’obscur pour les saisir. Olmène aimait ces voix qui semblaient sortir d’un seul grand corps d’ombre. D’une unique bouche. Les flammes dansaient sur ces paroles brûlées, nues, de la nuit. […] Paroles de femmes qui disaient la grâce de Dieu, la force des Mystères, les tribulations et les contentements des chrétiens-vivants. Elle aurait écouté des heures durant cette parole arrachée à l’épaisseur des jours. Parce que le temps passé à se parler ainsi n’est pas du temps, c’est de la lumière. Le temps à se parler ainsi, c’est de l’eau qui lave l’âme, le bon ange. pages 50-51

Souvent, pour oublier qu’à Anse Bleue, la vie a deux ancres aux pieds, je venais sur la grève regarder les vagues se faire et se défaire, respirer par tous les pores et m’imprégner d’iode et de varech, de ces senteurs âcres de la mer qui laissent à l’âme comme une étrange morsure. Même quand la mer devenait cette plaque luisante, étale, à perte horizon, je désertais les terres brûlées pour la regarder jusqu’à cligner des yeux, jusqu’à en être aveuglée. Même quand le nordé grondait des jours et des nuits d’affilée, j’écoutais à en être toute retournée, sa voix qui fracasse les rochers, je goûtais encore et encore son haleine salée sur mon visage. […] J’aime la mer, son mystère. A tant examiner la mer, j’ai toujours cru que je finirais un jour par faire surgir au-dessus de l’écume toute la cohorte de ceux et celles qui dorment au creux de son ventre sur des lits d’algues et de coraux. Ceux et celles dans les chemins d’eau, leur route océane vers la lointaine Guinée avec Agwé, Simbi et Lasirenn qui les escortent. pages 223-224