Moi, c’est toujours le travail fait en lutte qui me reste, qui marque les années. Dans mes souvenirs de l’Atelier d’écriture, je mélange souvent l’époque où j’étais étudiant et celle où j’ai enseigné ; il m’arrive même de confondre élèves et camarades d’études. Mais quand je veux m’y retrouver dans les années, je pense à mes partenaires d’entraînement (et pas seulement dans l’Iowa), à l’entraîneur, à la salle. Et si j’ai tendance à mélanger mes années d’études avec mes années d’enseignement, j’y vois le signe du (…)

Moi, c’est toujours le travail fait en lutte qui me reste, qui marque les années. Dans mes souvenirs de l’Atelier d’écriture, je mélange souvent l’époque où j’étais étudiantet celle oùù j’ai enseigné ; il m’arrive même de confondre élèves et camarades d’études. Mais quand je veux m’y retrouver dans les années, je pense à mes partenaires d’entraînement (et pas seulement dans l’Iowa), à l’entraîneur, à la salle. Et si j’ai tendance à mélanger mes années d’études avec mes années d’enseignement, j’y vois le signe du pragmatisme et du professionnalisme qui régnaient à l’Atelier. D’un côté comme de l’autre, je me suis bien trouvé là-bas. Je suis tout à fait convaincu que la lutte m’a appris davantage que les ateliers d’écriture. Écrire bien, c’est réécrire ; de même, bien lutter est affaire de récurrence ; on répète le mouvement inlassablement, jusqu’à ce qu’il devienne une seconde nature. Je ne me suis jamais vu comme un écrivain-«  », pas plus que comme un athlète « naturel », ni même un bon athlète d’ailleurs. En revanche, je sais réécrire. Je n’arrive jamais à ce que je veux du premier coup, je ne sais que réviser, encore et toujours. Continuer d’entraîner les jeunes quand le besoin financier ne s’en faisait plus sentir ne m’a pas été une contrainte. Ça prend infiniment moins de temps que les cours d’écriture. Au niveau des lycées privés, où je me suis trouvé le plus souvent comme entraîneur, il y a une saison de lutte ; d’autre part, les heures que je passais en salle et celles que je passais en déplacement avec l’équipe n’ont jamais rien retiré à mon activité d’écrivain ; au contraire, en luttant, j’échappais à la tension de l’écriture ; c’était une soupape de sécurité. Alors que parler d’écriture comme il faut le faire quand on l’enseigne mobilise la plupart des muscles nécessaires à son œuvre personnelle.

John Irving : La petite amie imaginaire, Points 1997, pages 112 et 155.