Mais Carcasse est au seuil, caresse du pied le seuil et ne sait plus quelle prévision a été faite concernant sa personne, ouvre les yeux et cherche trace, Carcasse, mais ne trouve aucune empreinte. Aucune voie ouverte à ses pieds. Aucune sillon où s’engouffrer. Ce qui viendrait naturellement serait : se laisser rouler tant bien que mal où la pente nous porte s’il y a une pente, en évitant les cailloux qui ici et là dépassent. Se laisser prendre par la vitesse. Mais pour l’heure, celle des pieds plantés ici solidement, certes Carcasse glisse, et fait aussi le long chemin de dérobade, mais c’est par en-dedans que cela se produit. C’est que Carcasse descend vertigineusement, mais de la pointe du cœur au creux de l’estomac, avec les pieds toujours joints et les yeux à peine ouverts, glisse Carcasse par en-dedans, aussi rapidement que d’autres nez au vent, aussi certainement que ceux qui plus bas chutent.


Alors Carcasse se tient là, et presse en pensée les boutons de sa propre explosion, et si rien ne se passe cela ne veut pas dire que ne sont pas en jeu des forces irrémédiables et dans Carcasse des éboulements et des coulées de boue et la mise en branle de continents entiers, et l’émergence de montagnes encore invisibles à l’œil nu de plusieurs autour et qui croient pourtant voir. Et si rien ne se voit cela ne veut pas dire que des gouffres immenses ne sont pas comblés par des masses nouvelles et surgies dans Carcasse par un ébranlement soudain, et que des territoires ne se dessinent pas, aux couleurs terribles et sombres, cherchant à déchirer la peau pour avoir un accès au ciel.


Et Carcasse se tient là, s’élevant sur la pointe comme au sommet du monde, se dissipant vers le haut comme les fumées en colonne, visant toujours le haut pour frôler l’exceptionnel dans un hasard de géographie. Et cela conforte et rend solide, d’être une tour immatérielle construite de ses propres mains et sur ses propres fondements bâtie. Et cela enthousiasme d’être élément gazeux aspiré par le ciel, s’élevant en volutes qui sont petites chorégraphies de légèreté ambitieuse, s’élevant en tournoyant presque, tant la joie est profonde maintenant, de nager de tout le haut du corps dans les grandes étendues de vent frais, de s’enrouler dans les courants. Et Carcasse pourrait presque les voir, les volutes de sa propre joie, quand Carcasse s’adresse aux nuages avec des rires en cascade. Alors Carcasse se sent tous les courages. Et toutes les libertés, dans l’infinie géographie qui se déploie au-dessus de sa tête.


Et les regards tombent sur Carcasse, puis en se répartissant autour de Carcasse ils enferment et se resserrent. Ils sont d’accord pour le maintien de leur tranquillité, pour le contrôle absolu de la situation. Alors plusieurs forment un cercle avec leurs ombres pour éviter que Carcasse ne se déploie à l’horizon, un sol en dur et un plafond pour empêcher les envolées. Plusieurs s’approchent de Carcasse assez pour contrôler les mouvements et anticiper les intentions, mais restent quand même assez loin pour ne paraître qu’un soupçon, une sensation désagréable dans la conscience de Carcasse, un découragement lourd que Carcasse ne sait pas nommer, une soudaine envie d’éclater en sanglots, alors que c’était à rire que s’occupait Carcasse, alors que c’est bondir qui était à ce moment-là son intérêt rêvé. Alors l’ombre produit une sensation à peine palpable sur le cou de Carcasse, une fraîcheur soudaine sur la peau sans que le soleil, pourtant, n’ait l’air d’avoir quitté sa place. Et Carcasse péniblement tente d’avaler sa salive et de rétablir la fluidité dans la gorge, sans racler et sans avaler de travers, mais cela même est pénible, les liquides qui restent suspendus aux accidents de la paroi. Alors tousse Carcasse, pour au moins ébrouer un peu le dedans et ses sécheresses, pour au moins soulager les démangeaisons, pour au moins exprimer l’embarras d’être là, et sous la surveillance appliquée de son époque. Et l’ombre en cercle produit de l’étouffement et freine Carcasse aussi certainement que si dans une course sous les pieds de Carcasse on avait mis de quoi glisser, de quoi rompre les os pour empêcher la victoire.

Mariette Navarro : Alors Carcasse, Cheyne éditeur, 2016, pages 10-11 ; 20 ; 34-35 ; 44-46.

Retrouvez Mariette Navarro : Les Chemins contraires sur le site des Tisseurs et des notes de lecture sur le blog des chroniques d’Anne Vivier.

Voir en ligne : Le blog de Mariette Navarro