Ici, on a vocation à l’excellence. On n’a pas droit à l’erreur. On est un maillon essentiel dans le bon déroulement des choses. On agit pour le bien, avec ou sans recours à la contrainte. Ici, on propose le dépassement de soi. On en fait un programme applicable dans toutes les situations. On tire vers le haut. On élargit dans tous les sens. La pâte, on la met dans le moule qui convient. On travaille à développer les outils pour forcer quand ça coince. Quand quelque chose manque de souplesse. Il y a toujours une solution pour que ça passe. Et en étirant bien on peut tout multiplier par deux voire même par trois. Ici, on croit en toi. On connaît la belle énergie que tu possèdes, on appelle ça : ton potentiel. Ici, on aime ce que chacun contient de trésors incroyables. On a les yeux rivés dessus et les courbes de logiciels sont gourmandes de ce que bientôt tu leur apporteras. Avec ce que tu es, on produit un peu plus. On appelle ça : fructifier, un joli mot au goût de pulpe. Entends-tu comme on aime les mots qui flattent les sens et les oreilles ? Ici, le langage redessine le monde et le plie à tous les objectifs. Toi aussi, tu apprendras le goût des formules et des vérités agréables. On appelle ça : la communication.


Quand il leur faut prendre une place, c’est dans les marges et dans le gris des nuits. Jamais ils ne lèvent la main, plus jamais ils n’écrivent rien, ils ne font pas partie des chiffres, des archives, et leur nom sonne creux quand, encore, on les appelle.


Il avance ici avec moins de mal que sur le bitume, et puis l’envie lui prend de se déchausser, de fouler l’herbe avec les pieds. Comme il arrive à tout un chacun, quand on arpente le bord d’un chemin dans l’herbe chaude, il retrouve alors chaque sensation d’enfance : il rajeunit sous la chatouille.

Voilà une belle victoire, mon cher, l’autre, IL, fier, surplombant de quelques têtes, lève la jambe et fait craquer aussi ses orteils bruns au soleil perpendiculaire.

Il faut ici raconter que quelquefois les choses se passent autrement : il arrive par exemple que quelqu’un qui le suit le mette plus haut encore qu’il n’est, et exige des réponses. On lui demande, c’est un comble, des lieux, des cartes et des solutions. On s’accroche à son cou comme à une bouée, devant lui tout d’un coup, on se met à genoux. Mais IL déteste quand un homme se met à croire en la supériorité d’un autre. Alors IL dit : je t’ai montré comment te libérer d’une chaîne, ce n’est pas pour t’en offrir une autre, même plus douce. Ce que je peux te montrer, ce sont les interstices, et comment disparaître. IL joint le geste à la parole, et tout immense qu’IL était, on ne le revoit plus dans les parages.

(…)

Les interstices, donc, IL explique à l’homme patient, qui l’écoute si calmement maintenant que lui, qui parle, pourrait lui ouvrir son cœur en deux, lui dire tout de ses propres vertiges, de son errance infinie quand IL fait mine de montrer la voie, de se repérer aux étoiles. Ce sont, voyez-vous, de petits endroits à taille humaine où se faire oublier un peu tout en reprenant vie, une petite clandestinité pas même illégale, parfois. Je prône, vous l’avez compris, les disparitions salutaires, les désertions au bon moment et avant de capituler. Juste la paix, en somme.


(C’est vrai que le monde, IL le connaît finalement comme sa poche, à force de toujours chercher un endroit qui colle avec son désir, à force de toujours fuir ce qui entrave sa précieuse tranquillité, Il sait qu’on peut toujours mettre entre soi et les représailles un peu d’espace et prendre la mer. Et tant pis pour les amours qu’on laisse derrière soi.)

Mariette Navarro : Les Chemins contraires, Cheyne éditeur, 2016, pages 27-28 ; 51 ; 73-74 ; 105.

Retrouvez Mariette Navarro : Alors Carcasse sur le site des Tisseurs et des notes de lecture sur le blog des chroniques d’Anne Vivier.

Voir en ligne : Le blog de Mariette Navarro