Ce premier roman à l’énergie brute charrie la violence et l’innocence, l’âge des possibles et de l’insupportable, la construction des corps et la fracture des rêves dans un flux de conscience époustouflant de spontanéité, d’invention, de vérité.

Note de l’éditeur

Des coquelicots que le père Mandrin a vite fait d’arracher. Vu de là-haut, ça doit faire désordre. Comme s’il était un genre de peintre pour les oiseaux, les avions ou je ne sais quoi. Un peintre un peu bizarre, pas un normal qui ferait des bouquets de fleurs, des dauphins ou des chatons, pas un de ceux qui exposent au Salon de l’artisanat ou dans le calendrier des pompiers qu’ils viennent te vendre une fois l’an, non, un qu’aimerait faire toujours le même tableau, avec les mêmes tracés, les mêmes bandes et les mêmes couleurs, répétées et répétées, toujours les mêmes couleurs : du vert et du marron. Surtout du marron. Et une ligne grise comme du bitume qui coupe le tableau en deux. Et un petit rectangle, gris aussi, juste en bordure de ligne : l’arrêt de car, notre abri. Le marron, le vert, la ligne, le rectangle. Voilà, comme ça, c’est parfait. Alors les taches rouges de coquelicots dans son tableau, ça faisait désordre. Il a donc grimpé sur son engin agricole pour faucher tout ça. Immenses pales et lames rotatives. Fracas des machines. C’est le père Mandrin qui a tout ici. Tous les grands champs, c’est à lui, et la route des grands champs c’est comme si elle était à lui aussi, longue ligne droite, cicatrice nette comme celle qu’il a au doigt, sectionné d’un coup, accident dans le hangar, une meuleuse ou quelque chose comme ça, on n’a jamais su. C’est arrivé une après-midi, il y a eu un cri court et puis plus rien. Du sang dans la poussière. Refuse qu’on en parle. Il a dû se le recoudre tout seul, parce qu’il y a eu ni pompiers, ni urgences, ni toubib. Le soir, il avait plus le doigt, c’est tout. Juste ça qu’avait changé. Même pas sa poigne quand il t’attrape par la peau du cou et qu’il te demande si ça va mon petit lapin. Il dit toujours mon petit lapin. Au Traître, à moi et à la fille Novembre. Mon petit lapin. Ici, on est toutes et tous les petits lapins du père Mandrin. Et le grand Kevin ou les nouveaux faux jumeaux, pareil, même s’il leur parle pas. Sûrement des Parisiens. Le père Mandrin, la route des grands champs, ligne grise dans le tableau, c’est vraiment à lui qu’elle appartient. Y a qu’à le voir quand il l’arpente péniblement du haut de son tracteur ou qu’il gueule depuis ses champs sur les voitures qui y tracent à fond la caisse. Emmerdent le peintre au travail. Brisent le silence du 77 et son légitime ronronnement de tracteur. Profitent de la ligne droite, cicatrice nette, taches à peine arrivées déjà disparues, explosion de son, comme une balle de plomb dans un tube d’acier, brève détonation, sauf les trois de ce matin, métallisée – métallisée - métallisée, lentes comme un bâillement, juste avant que le car n’arrive, je m’en souviens. Drôle de convoi. Et puis le car est arrivé, au bout de la ligne, comme chaque matin on l’a d’abord entendu et puis on l’a vu, sa grosse masse blanche avec le bas de la gueule bleue, du bleu qu’on retrouve par bandes symétriques sur sa carlingue latérale, grandes lignes azur pour l’aérodynamisme qu’il n’a pas. Et comme chaque matin, la fille Novembre s’est levée la première du banc, le Traître a chargé son sac sur son dos et les deux faux jumeaux se sont agglutinés l’un contre l’autre à l’endroit exact où la porte s’ouvrirait. Comme s’ils s’étaient jamais acclimatés, ces deux-là, comme si ce jour où, recouverts de boue, ils ont été baptisés, ils s’étaient fait l’un à l’autre une secrète promesse des sanglots : ne jamais rester une minute de trop sur nos terres, toujours prêts à partir, toujours prêts au décollage, toujours à l’emplacement exact d’une porte vers l’ailleurs. Et comme chaque matin, la porte du car s’est ouverte pile devant eux, parfaitement en place, compression des gros vérins pneumatiques laissant apparaître la banane gominée du chauffeur de car et sa vieille tronche de rockeur toujours fixée sur la route, Michel Polnareff à fond. Ils sont montés, les faux jumeaux, la fille Novembre et le Traître, et puis comme le rockeur, sans dévisser sa tête de la route, faisait mine d’actionner la fermeture de porte, le grand Kevin a levé lentement son cul du banc en dur, grimpé une à une les marches du bus, décompression des vérins, la porte qui se referme, le car qui repart, cul de carlingue qui s’éloigne et cinq gars par la vitre arrière qui passent doucement le pouce sur leur gorge, des doigts d’honneur qui se dressent et un mollard se collant au carreau. Avant, ils se les gardaient dans les poches, leurs doigts, et dans la glotte les mollards, parce qu’on était deux à rester sous l’abri, le grand Kevin et moi. Mais ce matin, il est monté. Alors, seul, le car qui démarrait, le banc en dur libre, j’ai pu m’y asseoir confortablement, tête enfoncée dans ma capuche et le brouillard. Ma gueule fine dans la capuche, mon corps de lâche dans l’abri. Au début, le rockeur il faisait mine plusieurs fois de fermer la porte pour repartir, y avait les gros vérins pneumatiques qui s’actionnaient, se stoppaient, s’actionnaient, se stoppaient, et au bout de plusieurs longues minutes à fixer devant lui la route en se mordant les lèvres sous sa banane, il fermait enfin la porte et démarrait sans nous. Une fois, au bout de plusieurs semaines comme ça, il a pas tenu, les vérins pneumatiques ont lâché d’un coup, ses dents ont cessé la pression sur sa lèvre inférieure et il nous a gueulé de monter, ça s’est ouvert comme un cric lâche sous une caisse, et il s’est mis à hurler jusqu’à nous traiter de petits cons, de fainéants de merde, de hontes à nos familles et de couilles molles. On est pas montés. Pendant plusieurs semaines, sans jamais dévisser sa tête de la route, il nous a insultés de longues minutes durant dans l’espace d’air restant entre sa lèvre et ses chicots, mâchoire crispée, et puis la porte se refermait, Polnareff qui gueulait au travers et le car qui s’éloignait. Un jour, il a arrêté de faire mine de fermer la porte, il a arrêté les insultes, et au fur et à mesure, progressivement, il a relâché la pression de ses dents sur ses lèvres, a arrêté de se les mordre, les yeux et la banane toujours fixés droit devant lui, sur la route, la porte qui se referme, Polnareff gueulant qu’il était une fois, toi et moi, n’oublie jamais ça, toi et moi, le car qui redémarre. Et ce matin, pareil, comme chaque matin depuis des mois, avec en plus, par la fenêtre arrière, les doigts d’honneur bien droits et les pouces passés lentement sur les gorges, image rectangle comme au cinéma qui s’éloigne et rétrécit petit à petit sur la route des grands champs. Ça, c’est parce que le grand Kevin n’est pas resté avec moi, oui, ce matin, il est monté. Alors moi, là, seul, sous l’abri qu’est au bord de la ligne droite qui coupe les grands champs. Oui, moi, là, seul, à prendre position sur le banc. Dorénavant mon banc. J’y suis bien. Bien ancré. Encastré. Le cul dans le dur. Froid du béton.

Marin Fouqué : 77, Actes Sud, 2019, pages 18-21.