Marin Fouqué : G.A.V.

Mercredi 24 novembre 2021 — Dernier ajout mercredi 29 décembre 2021

Une nuit dans un commissariat, à chaque cellule sa voix : Angel à l’étrange sourire ; une jeune femme soumise au harcèlement quotidien d’un entrepôt ; des émeutiers ramassés à la fin d’une marche pour le climat ; un vieux manifestant brutalisé ; un cadre en dégrisement ; un flic exténué ; un adolescent souffre-douleur… Parias d’une nuit ou d’une vie, ils n’ont rien à déclarer, mais un destin à endosser, des circonstances à ressasser, une colère à exprimer, des espoirs à ranimer.

Intense comme un combat de boxe, puissante comme un cri d’alarme, cette polyphonie livre la radiographie d’une société française pulvérisée par le mépris et les rapports de domination. À travers des personnages aussi violents que tendres, dont l’ardente énergie éclaire les ténèbres de la garde à vue, Marin Fouqué transforme sa rage en chant de révolte collective.

Note de l’éditeur.

Les bras qui repoussent le sol et le monde avec. Expire. Le buste qui retombe d’un coup, à deux doigts de l’embrasser. Inspire. La colonne est une quille de bateau renversé. Expire. Les poignets sont appuis tout autant que leviers. Inspire. Je fais des pompes chaque matin. Expire. Dans mon historique, des vidéos de coachs sportifs. Inspire. DOUBLER SES PECS EN UN MOIS - BICEPS ET DELTOÏDES – 20 MINUTES INTENSES - 5 EXERCICES 8 PACKS - COMMENT ELLE SAIT QUE T’ES ALPHA - ABDOS D’ACIER. Expire. Dans la glace embuée, j’inspecte mes muscles et rêve à une armure. Je me lave les mains. Je me brosse les dents. Je passe une main de gel dans mes cheveux. Je me relave les mains, paume contre paume. J’ouvre la cuvette. Je tiens mon organe du bout du pouce et de l’index. Le jet puissant me rassure. Je me lave de nouveau les mains, entre les doigts et jusqu’aux coudes en grattant bien les ongles. Je me sèche les mains à les rendre rouges. J’éteins la lumière. Je fixe successivement l’ampoule et le lavabo. Ping-pong pupilles. Plafond-robinet. Plafond-robinet. Plafond-robinet. Je tente de piéger le système : robinet-plafond. Je compte jusqu’à huit. Par sécurité, j’ajoute cinq. Voilà. C’est bon. Quitter la salle de bains sans me retourner et passer la porte d’entrée le ventre vide. La porte qui claque. Aujourd’hui, je nique le monde. Aujourd’hui, je bouffe le trône. Aujourd’hui, je quitte les enfers. Dans le couloir au sol bleu et murs blancs de l’immeuble, se faufilant entre le bruit de mes pas décidés, cette sale question me prend direct les tempes en étau : est-ce que je l’ai bien fermée ? C’est important. Si oui, il faut que j’avance. Si non, il faut faire demi-tour. Parce que sinon, c’est la porte ouverte à tout. Et quelqu’un qui saccage les affaires, et quelqu’un qui rôde au ras des murs, et quelqu’un qui vole les bijoux, et quelqu’un qui viole les corps, et quelqu’un qui brûle les restes, et quelqu’un qui… Et moi, responsable. Mes jambes tremblent. Tête pression. Inspire. Expire. Renifle mes doigts. Inspire. Ça sent le savon. Expire. La porte de l’ascenseur s’ouvre et se referme sur mon pied par saccades. J’ai donc appuyé sur le bouton de l’ascenseur sans même m’en rendre compte. On fait des choses sans se rendre compte. On est donc coupable sans s’en rendre compte. Il doit y avoir une trace, quelque part. Un destin ou un livre de comptes. Une trace des gestes et des actes. Quelque chose pour prévenir des conséquences. La porte de l’ascenseur a été ouverte. Le bouton a été actionné. Je colle mon nez dans ma paume. Je le remonte sur mes phalanges. Ça ne sent que le savon. Je ne peux donc plus compter sur l’odorat. Ou alors, c’est ce relent léger, ce fumet persistant métallique, bien en dessous de l’effluve floral, tout contre l’acre de ma peau ? Je donne un coup de langue à mon index. L’amer goût du métal sur mes papilles. Ça pourrait effectivement être le bouton de l’ascenseur. J’hésite à le lécher à son tour, pour en comparer le goût. Je m’y refuse. Ça pourrait tout aussi bien être la poignée de la porte. Je l’ai donc touchée. En l’ouvrant ou en la fermant ? Derrière mes paupières, l’image de la porte laissée entrebâillée. La chasser. Si je retire mon visage de mes mains, si je regarde le couloir s’étendant derrière moi, si je pivote mon cou, si je tourne les talons, je verrai l’embrasure et, fatalement, ce sera le doute : est-ce que cet angle mort cache une surface pleine ou bien un léger vide ? Un vide léger et ça suffit. Un vide léger et c’est coupable. Me souvenir, il me faut me souvenir. Je n’ai pas respecté le système et je l’ai encore moins piégé. Je n’ai même pas compté. Pas jusqu’à huit, encore moins les cinq de sécurité. Je niquais le monde. Cette porte, est-ce que je l’ai bien fermée ? Le son. Est-ce que j’entends le son de la porte qui se referme dans ma mémoire ? Je n’entends rien. Si je n’entends rien, c’est donc que rien n’a fait de bruit. Si rien n’a fait de bruit, c’est donc que rien n’a été fait. Le loquet ne s’est pas enclenché. La porte est restée ouverte. La faille est béante. C’est sûr. Relation cause-effet. Acte-conséquence. Fumée-feu. Alors, comme chaque matin, faire demi-tour et vérifier la porte en forçant dessus de tout mon poids, l’actionner à répétition jusqu’à ce que mon corps s’essouffle, s’étouffe, s’affaisse, ou que la poignée cède ?


Avec le temps, Angel a acquis une certitude : la maladie n’est qu’un mot. D’abord tu l’es, ensuite tu l’as. Elle te façonne longtemps avant qu’on te la diagnostique. Et puis le mot tombe, alors c’est bon, tu la possèdes. C’est déjà quelque chose. Accepter sa propre défaillance pour mieux avancer, c’est peut-être ça le plus dur. Se dire qu’il ne faut pas s’écouter, qu’on est trop bousillé pour pouvoir se faire confiance. Se résigner à penser, dire, faire exactement le contraire de ce que l’on ressent, vibre, cogite. S’accepter comme une mauvaise fréquentation à soi-même. Avec le traitement vient la prise de poids. Et les suées. S’essuyer la main sur le jogging avant de la tendre. Abandonner les caresses sur le corps de l’autre, la pulpe des doigts devenue trop graisseuse. Pour la tendresse, s’en remettre au dos de sa main. Prétexter avoir trop chaud, inventer quelque chose sur sa résistance au froid, élevé à la dure, pas l’habitude du chauffage. Et lorsqu’une tension s’annonce entre les chairs, s’en reconnaître incapable ou bien se perdre dans des mensonges en espérant qu’un baiser viendra aspirer le tout. Être trempé sur le corps de l’autre, de grosses gouttes qui perlent sur les tétons, un ruisseau le long de la colonne et les draps qui boivent. Ne pas réussir. S’affaler sur le matelas en craignant un glissement de terrain. S’excuser. Se doucher. Ne plus recommencer. Chercher un lieu de pensée sûr, quelque chose à affirmer, à revendiquer, à tenir bien fort entre ses mains et à ne plus lâcher. Couper les ponts avec toute personne menaçant de remettre en question ce lieu de pensée. S’en sentir renforcé, comme si les ponts écroulés étaient devenus gravats pour faire barrage aux crues. Pousser les débris, les rassembler en un petit tas jusqu’à en faire une île, et la revendiquer sienne. Seigneur des débris, c’est déjà quelque chose.

Est-ce pour posséder au moins des débris qu’il a commencé à déconstruire sa masculinité, socle creux, ou bien à cause de la masculinité qu’il s’est vu réduit aux débris ? Angel ne sait plus. Le serpent se mord la queue, les morts nourrissent la terre, la cruche contient le vin, le trou remplit le vide, les mots trahissent les émotions, la vie est un 69. Il se dit que les choses qui nous percutent et nous fêlent ne nous laissent que deux choix : en accepter les impacts ou impacter en retour. Dans les deux cas, on devient la fêlure.

Marin Fouqué : G.A.V., Actes Sud 2021, pages 53-55 et 173-174.

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