Tu le rangeras parmi les autres, en ordre. Parfois tu le sortiras pour le montrer à des amis, en disant : “celui-ci, je l’aime bien” ou “je ne sais ce qui m’a pris de l’acheter”. Et tu le rangeras de nouveau : sommeil dans le sommeil encore, mort à demi, encore, quelque temps. Il s’économise, vit plus longtemps que nous : il se tait davantage.

Ici, il n’y a pas de bruit possible. Tout est mort jusqu’à ton regard. Tu es là, devant. Tu tournes les pages, tu lis ou vois, tranquille. Tu sais que ce n’est pas la fin. Juste au passage, peut-être, trouver. Tu es là, tu manies. Tu continues. Seulement pour un peu d’air. Si seulement il y avait plus d’air vite dans les pages.

*** Des morts, il reste parfois des toiles, des livres, de l’histoire, des souvenirs… Et après ? Quand nous ne sommes plus là pour nous prêter aux toiles, aux livres, aux histoires, aux souvenirs… Nous sommes déjà tellement encombrés. Même la langue ou les couleurs, après… De la vie au blanc, des livres au blanc, et rien. On croit ajouter, mais nous sommes déjà dans la dissolution calme, très lente, évidente pourtant, mais si lente qu’on peut croire. La vie, la mort, les choses. Tout est comme simple, direct. Mais ce goût sans langue derrière la vie la mort l’amour les choses. Ce qui meurt : il nous reste tout ce qui meurt sur les bras.

Livre et sang et amour et enfant et œuvre et révolte et droit et guerre et dieu et livre et justice et art et livre et joie et meurtre et livre et dormir et beauté, temps, mort, amitié, peur, et espoir et livre… et cuisine, vin et fleurs.

*** On attend malgré tout un livre qui en finisse, une peinture qui finisse la peinture… On ne retient guère que ceux et celles qui nous ont approché de ce point. Il y a peu d’histoire dans tout cela, peu d’assurance, plutôt de violentes rencontres à certains moments, et l’intuition très forte de voir pourquoi écrire, encore.

Et puis un peu de temps et tout se dilue, l’œuvre aussi se transforme sous l’œil, et ce n’est plus ni aussi exact ni aussi puissant.

Mur blanc. Devant. Il ferme, on s’obstine. Des parpaings chaulés autour d’un jardin. Mur paroi.

*** Cette odeur de bocal, de bonbons vieux, que finissent par prendre les plus beaux livres. Dans l’instant de découvrir, on peut connaître une joie déliée, mais de façon sûre, plus ou moins vite, les pages deviennent monument, tas, balise d’une nostalgie. Millions de pages lues depuis l’enfance. Volumes serrés en murs ou bien laissées en vrac encombrant la table, la pièce. Encore loin d’en finir. Passion sue dérisoire, mais parfois se produisent des rencontres comme si brusquement la langue ou la vue renaissaient. Rares, mais justifiant le reste d’un coup. Du génie, devant, net, et qui brûlerait pur.

*** Le mouvement devenu liasse de feuilles, trace à partir de quoi on essaie de le revoir, de le retrouver. Si on y parvient, ou même seulement si on croit y parvenir, les pages vibrent un peu, par une sorte de vie autonome. On s’étonne de même devant la couleur tenace d’une fleur séchée.

Durer. Il faut une patience d’ange pour mâcher un mot, absorber complètement une couleur. Le plus souvent, on a lu, on a vu. Trop peu patients, occupés, devenus incapables de lourdeur, de lenteur vive, d’épaisseur. Mots alignés sombres sur la page, colonnes de bêtes chenillant et laissant derrière elles quelle bave qui brille ?

*** Livre. Au hasard, là, dans l’entre-deux et l’attente d’un mouvement qui l’entraîne, l’emporte ou le rapporte, bulle d’air, ballot de lignes ému par l’œil ou un corps venu à sa rencontre, lui-même dérivant sans forces sinon celles, floues, entre passé et attente.

Très peu d’œuvres-seuils. Bien plus souvent des pièges, et leur génie est sombre, seul.

Ne te méjuge pas, tu as le premier rôle. Sans toi, tout dort, disponible, éteint.

*** Poème, débris ou indice d’un travail à faire. On ramasse, on termine, on ferme, on boucle, pour en finir. Au bout, c’est encore tellement en avant que cela effraie.

Antoine EMAZ : Poème en miettes in Sauf, Tarabuste 2011, pages 9 à 12.

Voir en ligne : Sur Poezibao, A. Malaprade présente « Sauf » d’Antoine Emaz

Vos témoignages

  • michelle foliot 15 mars 2012 08:09

    Je pense avoir fait une erreur ; « Outils » d’A. Eymaz de Leslie Kaplan

  • michelle foliot 14 mars 2012 17:23

    Sa réflexion me renvoit au titre « Outils » de Pierre-Henry Vincent ; Outils venant de « uti » : se servir. L’écrivain se fait l’artisan de la langue. Comme l’artisan s’appropriant l’objet avec lequel il travaille, lui s’approprie les mots de la langue. L’écriture devient sa compagne, son identité et quelquefois son maître. Il trouve dans l’écriture l’exigence, l’idéal, la difficulté. Cette écriture qui exige la connaissance et enseigne les valeurs de l’effort, du savoir-faire , même s’il n’est pas toujours convaincu de son utilité. Pour rappeler Henri Meschonic « on écrit ni pour plaire, ni pour déplaire, mais pour vivre et transformer la vie ».