Le plus important de ce que tu vis n’est pas forcément le plus important à écrire. L’essentiel, c’est ce que tu peux écrire de vivre. Parfois, seulement des miettes, mais au moins, cela, tu peux le faire.

Je ne suis pas photographe, je le sais. Je regarde ce qui m’arrête, et je fixe ce regard. Rien de plus. S’il y a de la beauté produite, c’est par la chose elle-même, son isolement du contexte, et sa mise en série cohérente. Il y a là quelque chose d’objectiviste qui me plaît bien et doit rejoindre « quelque part » mon écriture.

On ne peut faire vite que ce qu’on sait faire. L’ennui avec la poésie, c’est qu’on ne sait jamais faire. Il faut toujours inventer, et accompagner l’invention par du savoir-faire adapté sur mesure à l’invention. Ce qu’il faut écrire doit être sans commune mesure, et en même temps un lieu commun. Ce n’est pas impossible, mais c’est délicat, oui. Une opération délicate de la langue. Je repense à La Fontaine : dès lors qu’il avait structure et sujet déjà là (Ésope, par exemple), c’était un peu plus simple pour lui. Nous, il nous faut travailler tout, matière et manière neuves.

Ce format de carnet 17x22 n’est pas de poche, mais ce n’est pas non plus le cahier 21x29,7. Une sorte d’intermédiaire qui me convient bien. Je ne sais pas si ce format de page peut jouer sur l’écriture : si j’étais dans un format plus large, est-ce que mes vers seraient moins courts ? Je ne crois pas. Mais il y a bien là un espace particulier, qui est devenu vital, un peu comme l’espace d’une chambre, d’un bureau.

Je n’ai pas besoin que l’on comprenne parfaitement mon poème. Par contre, j’ai besoin que le lecteur le comprenne assez. Voilà le seuil de lisibilité. Qu’il reste ensuite des zones d’ombre ou de flou, ce n’est pas gênant. Le poème est capable de porter cette part de doute ou d’insécurité du sens, si son enjeu, son noyau d’énergie, est saisissable.

On ne sait jamais.

Antoine Emaz : Flaques, Centrifuges, 2013, pages 9, 11, 18, 23, 34, 86.