Dans la ligne de Lichen Lichen (Rehauts, 2003), Lichen encore (Rehauts, 2009) et Cambouis, Cuisine est un recueil de notes tirées des carnets de travail de ces dernières années. (…) On entre un peu plus dans la matière du « vivre » de l’auteur, pour reprendre un verbe nominalisé qu’il affectionne. Alternent donc des notes sur la poésie, les lectures, le quotidien, la famille, le métier d’enseignant, le jardin, soi : autant de champs d’expérience que le temps conjugue dans l’espace de la vie mais aussi dans l’espace de la poésie, puisque celui-ci demeure le point nodal de cette vie. Ludovic Degroote in Poezibao

Parfois la note comme minime saisie d’expérience, instantané de rythme ou arrangement de langue… Il n’est pas dit que cela puisse servir ou rejoindre, mais cela n’a pas d’importance, c’est engrangé. Au même titre que le boulot tout à l’heure avec Benoît pour déjointer deux pavés auto-bloquants soulevés par une racine du pin et devenus dangereux pour les orteils.

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Conseil à un poète de seize ans. Durant dix ans, lis tout ce que tu peux, ingère. L’ingestion est volontaire, la digestion est naturelle, laisse faire. Laisse tomber de toi sans regret ce qui ne te convient pas. Va aux lectures de poésie ou autres manifestations ; le « milieu » n’est pas si grand. Durant cette période, écris tout ce que tu peux, sans te retourner, sinon reprendre tel ou tel poème qui te tient à cœur mais sans fixation. L’essentiel est d’écrire, de roder la main, d’avancer vers toi, ce n’est pas de publier. Arrivé vers 25 ans, demande-toi si tu veux vraiment continuer. Avant, la question n’existe pas, tu continues. Et si la question vient, tu la chasses, elle n’est pas d’actualité. Par contre tu assures ta subsistance, autant que possible ; aucun poète ne vit de l’air du temps. A ce stade, si tu décides de poursuivre, tu en sais assez, normalement, pour décider seul de ce que tu dois écrire ou faire, et comment.

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Pédagogiquement, il est très difficile de mettre les élèves face à une poésie qu’ils n’admettront pas : « Si c’est ça la poésie, très peu pour moi… » Il faut au moins un minimum de prise, d’accroche. Le poète invité peut outrer, provoquer ; il vient pour une rencontre / une heure. Le prof peut difficilement avoir cette approche coup de poing ; il a la classe sur l’année et doit faire en sorte que ça suive. Ce que les poètes apportent d’inestimable, c’est leur présence, leur écoute, leur dire vrai sur le travail… C’est énorme pour un gamin de rencontrer un créateur. Mais on a vite des effets de seuil de la part des élèves : « ce poète ne parle pas pour moi, je ne comprends rien, donc il est con. » Cette cisaille entre un travail forcément complexe de langue et un public pour lequel ce travail n’a pas immédiatement du sens, voilà qui n’est pas simple. Et le créateur est effectivement moins à même de gérer cela que le prof. D’où la nécessité du boulot en amont avec la classe si l’on veut que la rencontre en soit une. Je parle ici de rencontre ponctuelle poète/classe ; pour l’atelier d’écriture, c’est une autre affaire : pas le même temps, pas le même public, pas le même objectif…

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Dans une lettre accompagnant un manuscrit : « Je lis très rarement, et toujours dans la crainte de perdre mes mots dans les mots d’un autre, d’altérer mon univers avant de l’avoir cerné… » Logique curieuse tout de même ; si je la suivais, je devrais immédiatement mettre le manuscrit joint à la poubelle, ou le jeter le plus loin possible de moi, sans le lire, comme si j’étais en face d’une grenade dégoupillée…

Antoine Emaz, Cuisine, Publie Papier, 2012, pages 39, 125, 131, 196.