Pendant que Nicolas Savoye présente son exposition : « Qu’est-ce qu’il y a juste au-dessus des nuages ? », nous ouvrons l’atelier d’écriture pour donner à entendre ce qui se trouve « Juste au-dessus de nos têtes ». Cette proposition tente de suivre la démarche de création de Nicolas Savoye…

Proposition


1. Collection de mots oubliés : chacun pioche 3 mots du patois auvergnat (accompagnés de leur nature grammaticale). Écrire, inventer une définition de ces mots disparus pour leur redonner vie.

2. Ajouter trois mots que l’on aime parce qu’ils nous sont agréables dans la bouche, qu’ils produisent en nous une sensation de plaisir quand ils sont prononcés.

3. Mise à disposition de plusieurs « vieux » objets. Choisir l’un de ces objets et écrire en cinq lignes un moment de vie de cet objet ou un usage détourné pour cet objet. Placer l’objet au cœur du texte et non pas la sensation ou le souvenir qu’il évoque.

4. « hop, hop, hop… » [1] Vient le temps des ligatures : partir d’un élément, mot auvergnat, mot aimé, présence d’un objet, et hop, hop, hop… écrire. Écrire ce qui se trouve « juste au-dessus de nos têtes ». Ce « Juste au-dessus de nos têtes » que l’on ne pourra jamais voir, que personne ne voit jamais (on ne regarde pas l’autre juste au-dessus de sa tête). Écrire avec Nicolas Savoye, se laisser embarqué par son processus de création, suivre la piste qu’il nous ouvre.


Les textes

Vous ne voyez en moi qu’un tampon-buvard, devenu inutile.

Vous ignorez ce qui se passe à la nuit tombée lorsque quelques gorgées de « batufable », un petit vin aigrelet et surprenant, me donnent des ailes ! Je deviens cheval ailé, rejoins les nuages et m’enfouis avec délices dans leur masse floconneuse. Je m’y engloutis, je refais surface, je ris comme un fou, ce qui vous fait croire à une menace d’orage. Et je reprends ma folle envolée en m’effrayant délicieusement lorsque j’"assente" et que de longues ombres nébuleuses glissent autour de moi. Je suis le cheval fou à la crinière flamboyante qui éclaire la nuit profonde, je plonge dans les ténèbres en « béinant ». Mon chant puissant éclate dans la nuit, des sons les plus tragiques aux sons les plus joyeux, des cris les plus aigus à des murmures d’une douceur infinie. Je plane alors dans les airs, léger et silencieux, je frôle les nuages dont j’aime la caresse moelleuse.

Je me perds dans cet océan où ma longue crinière échevelée embrase la nuit sombre. Nuit secrète où je peux être tour à tour un loup ou un agneau, où je peux assouvir mes rêves les plus fous, où je m’évade enfin de la pesanteur d’une vie monotone et, si j’osais le dire, d’une vie… sans vie.

Merveilleuse nuit qui me rend à moi-même.

Mady


Le « grésinzou ». Nous sommes en famille, et nous avons avec nous l’ ancien de la famille, et le voilà qui parle de grésinzou . « Qu’est-ce qu’il dit ?? De quoi parle-t-il ? » Le mot chante, et porte à l’imagination.

Grésinzou…,grésinzou… « qu’est-ce donc que du grésinzou ? ». Je me dis : c’est un mot que j’ai envie de me souvenir. Pourquoi me plait-il ?? Allez savoir !

Peut-être est-il lié à l’atmosphère du moment : agréable, surprenant, désopilant, un peu magique. Grésinzou, et je rêve, je cherche à deviner. Impossible. Mais la signification me ramène bien « à terre », et même « au ras du sol », car le grésinzou est un petit arbuste sauvage, piquant, très touffu, qui pousse dans les landes, sans utilité apparente autre que celle d’envahir le sol par massifs entiers, mais qui, au printemps nous charme par l’éclat jaune de la multitude de fleurs qu’il produit.

Le passé, je pense ou repense à mes toutes jeunes années, avec les soirées passées dans le « CANTOU » (coin près du feu). On a chaud devant et froid derrière… Je « revois » les veillées autour du cantou, avec parfois des soirées ; crêpes, chataignes, maïs à égrener. « LOU CO » (le chien) lové aux pieds de son maître se reposant d’une journée de travail. L’assemblée parle en patois (la langue du pays). Les mots chantent, dansent ou cognent, comme : Per nadaou, chou oun ciel èchtialat et lou ven négrô, plo immitoufla portons per la mèisso dé mietsonuetto.

Ah !, Je n’ai pas encore droit au café. J’ai seulement le devoir, le plaisir de moudre les grains de café, avec le moulin bien calé entre mes genoux, en vérifiant si tout le grain mis dans le compartiment rond du haut est bien tout passé et le plaisir de sortir le tiroir du bas avec cette poudre fine et odorante ; dont vont pouvoir se délecter les adultes présents ce jour-là.

Café, grains de café, moulin à café. Le but final est le même pour tous : c’est un moment de bien-être, de convivialité, de partage.

Il existe de nombreux moulins à café, plus ou moins anciens que recherchent les collectionneurs, les brocanteurs. Puis viendra ensuite le temps des moulins électriques. Actuellement, plus besoin d’appareil à moudre le café. Eh oui, c’est aussi ça l’évolution.

Reste le souvenir, la nostalgie et la passion de la découverte. Tel ce moulin à café Grec en bronze découvert aujourd’hui et qui, aux premiers abords, aux premiers regards m’a fait penser à un obus de par sa forme. Puis, en l’observant, je pense à un moulin à poivre ou à sel avec un mécanisme dentelé fait pour moudre. Mais non ! J’aperçois quelques grains de café restés au fond de la partie supérieure. C’est donc : un moulin à café GREC . Le mot GREC est gravé au dessous.

Le plaisir de la découverte lié à une part de rêve, c’est un moment d’évasion.

Des mots, un texte d’écriture, la lecture, c’est aussi un moment de partage , de découverte, donc un moment d’évasion .

Marie Antoinette - le 26-11-2012


— Alors, comme ça, tu roucoules beïna ? Pourtant tu n’es pas branché, voyons voir… On a tout réglé hier, mais peut être un peu meiterouz, non ? Tu n’essaierais pas de nous jouer un tour à ta façon ? Tu sais que tu n’es qu’un objet inanimé, j’espère ? Attend un peu. Qu’est-ce que c’est que cette connexion là ? On avait bien dit qu’il fallait mettre les câbles B à côté du 1, donc au milieu… Au milieu, oui, mais de quel côté ? La gabaïne t’a retourné ? Et tu roucoules, tu roucoules, c’est incroyable !
— Marcel, viens voir, meiterouz, je te dis.
— Quoi ?
— Écoute donc le truc qu’on a raccordé hier.
— Ouai … tiens, il chuchote.
— Mais non, idiot, il roucoule.
— Il chuchote, je te dis.
— N’importe quoi. On t’a toujours dit que tu n’avais aucune oreille et Monsieur precha !
— Tu n’es pas bufatable, ma pauvre fille ! Tu m’appelles et après tu me racontes des salades, il roucoule pas ce truc, c’est à peine s’il chuchote.
— N’empêche, c’est pas normal, regarde comment il est raccordé. On avait tout bien branché hier au soir, non ?
— Je veux ! Un peu ! Qu’est-ce qui s’est passé ? … Il dit quelque chose, là ?
— Regarde la gabine, elle a le poil tout hérissé.
— Non, mais écoute Eulalie, il parle ce machin. Non, touche pas ! Ça m’inquiète ce truc, le B est pourtant bien dans le 1. C’est drôle, j’ai l’impression qu’il dit « câlin » … Si, si, écoute, ça vibre … câ … lin…
— Tu essaies de me dire qu’un parallélépipède métallique qui vient on ne sait d’où et qu’on a connecté hier au soir comme des malcijades pourrait parler ? J’ai un sacré doute quand même, ce serait une première. Non, juste il roucoule, il roucoule …
— Qu’est-ce-que tu es têtue, toi, c’est incroyable ! De toute façon, il n’a pas l’aspect d’un objet chalatruz. Je ne vois pas pourquoi il demanderait des câlins, c’est bien une idée de fille ça. Allez viens, c’est l’heure du repas. Pourvu que ce soit bufatable ce matin.

[1Mots prononcés par Nicolas Savoye lorsqu’il raconte comment ces objets prennent forme peu à peu.

Voir en ligne : L’atelier des inventions géniales de Nicolas Savoye