Proposition

"La vue, le toucher, l’ouïe, l’odorat, le goût…ne font qu’un seul et unique sens…le plaisir !" Anonyme

Cinq ateliers pour chacun des cinq sens, pour expérimenter, pour ressentir, pour faire caisse de résonance. Écriture de fragments, de matériaux collectés.

En dernier lieu, écriture d’un texte qui se nourrit de ces fragments, un texte dans lequel s’incorpore un personnage « Maxence », rôle premier ou secondaire.

Pour cheminer, textes et citations de Tahar Ben Jelloun, de Christian Bobib, de Philippe Delerm, de Jean Giono.


Les textes

MAXENCE ignorait tout de ce lieu ; il y fut conduit par le hasard, une main bienveillante qui ce jour-là, avait décidé de l’extraire de son univers, uniforme, glauque et tumultueux. La ville avait été pour lui son unique décorum depuis sa naissance : klaxon à 5 heures du matin, marchands pressés de s’installer sur la petite place du marché pour engranger la recette de la journée, tintamarre grandissant du travail qui s’éveille et qui tel un vampire à la recherche de sa ration quotidienne de vies humaines, tire sans aucune pitié chaque matin et bien malgré eux les êtres et les âmes asservis à sa cause du fin fond de leur lit pour les plonger en un instant dans le vacarme infernal de sa mécanique bien rôdée, bien huilée mais lassante d’ennui , de tristesse et de monotonie. Odeur sans saveur de l’éternel café au lait avalé à la hâte, comme chaque matin, après un non moins petit tour expéditif à la salle de bain ; se coiffer, s’habiller et se retrouver transi de froid sur le trottoir par une matinée d’hiver aussi hostile qu’inamicale, comme expulsé de chez soi….. Alors, un jour, MAXENCE en eut assez, assez des tensions, assez des frictions, assez de cette immersion forcée de son identité dans le magma de la foule anonyme saturée d’odeurs nauséabondes, assez de courir pour disparaitre, le temps d’un trajet dans l’entassement des corps, assez de respirer cette chute infernale de lui-même, liquéfaction dans la déportation quotidienne de ces êtres vers leur lieu d’exploitation que chacun est désormais de façon tacite mais insistante sommé de considérer sous son seul angle productif, généreusement rebaptisé épanouissant. Ce jour-là, avant de s’engouffrer dans la bouche infernale de ce monstre insatiable qu’est le métro, il eut soudain un dernier sursaut de vie. Sans savoir pourquoi, il s’arrêta net, laissant ses yeux à peine entrouverts se déposer une dernière fois délicatement sur la mine défaite des passants qui l’entouraient ; un terrible parallèle s’imposa alors à lui, entre ce qu’il venait de voir et la décrépitude des arbres qui bordaient les trottoirs. Il comprit alors que ces vies, sa vie n’en étaient plus. Ne sachant où trouver un peu de réconfort, il osa lever pour la première fois de sa courte et douloureuse existence ses yeux VERS LE CIEL, comme cherchant à implorer un SECOURS qu’il n’espérait plus….LE CIEL qui ne reste jamais sans réponse dans ces cas-là lui offrit généreusement une planche de salut. Ce que MAXENCE goûta alors, fut étrange, mais indiciblement doux. Ses yeux, si réticents, un instant auparavant au spectacle qui l’entourait, s’ouvrirent comme par magie pour se délecter de la profondeur de ce MOT, de ce SEUL MOT surgissant pour LUI dans ce chaos absolu d’un dimanche neigeux. Subtil, léger et floconneux, ce MOT, cet unique MOT lui rappela tout d’abord, allez savoir pourquoi les barbes à papa aériennes de son enfance On aurait dit qu’une main bienveillante les avait rassemblées délicatement en ce petit coin de ciel pour dessiner à son intention le NOM du LIEU de sa future aventure : CONQUES. Il ne lui fallut pas plus d’une seconde pour se ressouvenir de la joie et du bonheur merveilleux qu’il avait gardé en secret, au plus profond de son être ; joie éprouvée, il y a un peu plus de 10 ANS lorsqu’il avait traversé par hasard ce merveilleux petit village du ROUERGUE. Il se sentit alors comme propulsé et tourna définitivement les talons pour se diriger avec envie et appétit vers ce qui allait être sa nouvelle vie. Il lui fallait tout d’abord rejoindre son propre véhicule, puis s’éloigner le plus vite possible pour ressentir enfin les premiers balbutiements d’un soulagement sans fin. Cette fois, c’était sûr, plus jamais, il ne suffoquerait dans cette ambiance électrique et survoltée, plus jamais, il ne respirerait cette atmosphère empoisonnée et empoisonnante…….Ce qui était hier devint autrefois……. Il ignora combien de temps il roula, trop perdu dans ses pensées, mais ce qu’il n’oubliera jamais, c’est le goût parfumé et délicat de cet instant fabuleux qui s’imposait à lui avec une intensité inouïe. Les derniers virages avalés à la hâte, il put enfin stopper son véhicule, devant ce panneau tant attendu qui certifiait qu’il était bien à CONQUES. Il en descendit lentement pour prendre à pleins poumons lentement, très lentement, la première bouffée d’air qui allait enfin lui redonner vie. C’est ici que désormais il vivrait, il le savait. Il savait aussi qu’il avait désormais la vie devant lui. Il prit alors le temps de contempler longuement ce spectacle d’un autre temps. Il caressa de son regard les maisons aux toits de lauzes serrées étroitement les unes contre les autres comme si elles refusaient en toute conscience de laisser s’échapper ce trésor qu’elles portaient en leur sein. Ici, nul bruit, nulle tristesse, rien d’oppressif, rien d’agressif ou de disharmonieux ; juste ce SOUFFLE imperceptible : une PAROLE SECRETE que ces quelques abris modestes prenaient plaisir à s’échanger de façade en façade, de fenêtre en fenêtre, de cheminée en cheminée, ; PAROLE PRECIEUSE apportée par LA GRANDE en leur sein : LEUR MERE à toutes, L’ABBAYE, imposante, droite, fière, majestueuse, jouissant de son droit à TEMOIGNER DE SON ATTACHEMENT AU CIEL, pour faire redescendre sur ses fidèles protégées LES PAROLES LES PLUS FINES entendues RELIGIEUSEMENT d’un peu plus HAUT. Lignes droites, courbes arrondies, sculptures burinées par le temps, murs chargés d’histoire, traces laissées çà et là par les mains de pèlerins avides d’emporter chez eux un petit peu de ce lieu bienheureux. MAXENCE avance un peu, ivre de bonheur pour enfin laisser partir tout son être au cœur de cet écrin paisible empli d’ETERNITE et de VERITE.

Geneviève


Par la fenêtre ouverte se faufile une odeur de barbe à papa ; son goût si particulier me laisse encore aujourd’hui rêveur et pensif ; mais en même temps, cela me renvoie dans le passé lorsque j’étais enfant et que chaque année, nous allions à la fête foraine. De cette même fenêtre j’aperçois un massif garni de petites fleurs blanches, on pourrait penser qu’un peintre est passé par là pour y déposer une multitude de petites touches irrégulières et permettre ainsi à ce massif de rayonner. La nuit est tombée, plus de courant donc plus de lumière ; je me sens comme un aveugle obligé de me servir de mes mains et de mes doigts pour me déplacer, ces yeux de remplacements me permettent d’avancer petit à petit en touchant tout ce qui vient à ma rencontre, mes premières sensations sont dues à une matière rugueuse et froide et je me vois à l’âge de mes dix ans quand je grimpais aux arbres. Toujours par cette fenêtre arrive de la vallée profonde un long chant qui remplit l’espace, ces complaintes vertigineuses des montagnes corses viennent nous bercer et nous toucher comme un petit vent frais. Tiens, un parfum de pommes cuites caramélisées me chatouille le nez et cela me renvoie dans mon enfance chez ma grand-mère. Plusieurs fois par semaine elle préparait des tartes et il y avait toujours un petit pâti pour moi. Ces odeurs fruitées me suivent sans cesse, me renvoyant en permanence dans le passé.

Yves


Maxence s’impose. Auparavant, dans le retrait, dans le silence, il était l’absent aux choses et au monde. Il est parti sans bruit, sans trace, sans affaire. Maxence a marché, seul. Maintenant, Maxence est là. Seul au monde, seul dans le monde. Avec les premiers jours de printemps, un soleil dominant, les fleurs ont explosé à chacune des branches des arbres. Éclats de couleur. Sucres, épices et muscs odorants. À l’intérieur de Maxence, ça infuse, ça se répand. Maxence est là, au bord de l’eau, comme une évidence. En surface, multitude de rides comme autant de mouvements, de déplacements, ça ondule et ça balance. L’eau a capté tout le bleu du ciel, ce Très Haut, elle qui creuse pour se loger au tréfonds. Mais la rivière n’est pas que surface pour Maxence, elle est aussi transparence. Elle offre ce qui l’habille au plus profond, assemblage de roches et de points d’appui à celui qui traverse. Déjà dans l’eau, soutenu par le tronc tiède et veinulé de l’un de ces arbres tordus et désaxés, Maxence est là, campé. L’eau glacée s’insinue lentement dans ses chaussures et pénètre chacun de ses pores jusqu’au cœur de ses os. Son corps bascule et tangue à chaque pas mal assurés sur la terre meuble ou les pierres branlantes. Entre ses doigts, une motte de terre se délite par petits blocs avant de frapper la surface de l’eau, une poignée de sable glisse et fluide s’enfonce dans la rivière. Musique cinglante aux accent aigus, aux rythmiques désordonnées. Maxence est là, engagé. Ses oreilles sont sourdes aux voix mélodieuses, caverneuses ou autoritaires. Ses oreilles sont fatiguées du flux des informations. Il les a refermées. Seuls le cri des oiseaux et le frottement de l’eau contre son corps lui parviennent. Maxence s’impose. Il sent combien il est seul et entier. Aucune trace de vie humaine ne lui parvient. Maxence est bien. Encore un pas. Maxence avance.

igor


Maxence a huit ans. Il ne nous parle pas, ne pleure pas, ne partage pas, ne sourit pas. C’est un enfant différent.

Assis à l’angle du salon, il joue ; enfin !!! il pousse un petit camion de droite à gauche, gauche à droite.

VROUM VROUM, VROUM VROUM, VROUM VROUM.

Dans la cuisine sa mère prépare un fondant au chocolat.

Un merle se pose sur le balcon. De son bec il picore des miettes. PIC PIC PIC PIC.

Maxence lève les yeux. Son regard fixe l’oiseau noir. Il répète sans cesse :

Maxence lève les yeux. Son regard fixe l’oiseau noir. Il répète sans cesse :

« C’EST PAS MOI QUE J’AI CAUSÉ LA PLUIE » « C’EST PAS MOI QUE J’AI

CAUSÉ LA PLUIE » « C’EST PAS MOI QUE J’AI CAUSÉ LA

PLUIE ».

Maxence s’approche de la fenêtre. Il colle sa petite joue sur la vitre froide et souffle. Une tâche de buée se dessine. Il souffle encore et la tâche s’agrandit. Il souffle encore et encore. Puis, Maxence pose ses petits doigts frêles sur cette condensation. Il fait des traces puis les efface. Il frotte, frotte, frotte en criant »PAS ÇA, PAS ÇA."

 ». Il tape sa petite tête rasée sur le carreau cogne fort.

« Arrête Maxence » crie sa mère.

L’enfant s’immobilise. Sa maman s’approche délicatement. Elle le prend contre elle et lui chante tout bas :

« UNE POULE BRUNE QUI ALLAIT PONDRE DANS LA LUNE … ».

Le bambin se calme, blotti dans les bras de celle qui l’a mis au monde.

Elle sent un liquide chaud, une odeur qu’elle connait bien. Ce n’est pas grave, elle a prévu de faire une lessive ce soir.

Une demi-heure plus tard, Maxence se lèvera, ira chercher un morceau de camembert dans le frigo. Il tendra son bol rouge à sa mère qui y mettra un fond de lait tiède.

Assis à l’angle du salon, Maxence plongera les deux morceaux de fromage dans le lait, émiettera le gâteau et avec de petits bruits GLOUP, GLOUP, GLOUP, GLOUP, il prendra son goûter.

Françoise


Maxence et les cinq sens ou l’euphorie du retour « Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs ». Boileau Maxence a pris de l’âge. Il écrase la terre grise qui s’agglutine sous ses semelles, une motte dans sa main s’émiette comme le pain sec dans une assiette. Il la palpe de ses doigts noueux avec gourmandise, songeur : Les grains de sable en vent tempête crissaient sous mes pieds nus, picoraient ma peau, brûlaient mes muqueuses, freinaient la marche, embuant mon regard porté au loin sur les dunes et les herbes sèches. Le désert ne se livrait pas souvent à ma vue de vagabond. Un djinn a semé des lettres sonores au bord de ma natte, a dispersé des mots sur les sentiers de mes nuits étoilées. Sa voix est montée comme du fond d’un puits, au bord duquel un jour je me suis assis.. Margelle étroite comme la marge d’un cahier, sur lequel Maxence a écrit : Je reviens, j’ai envie. Il a mâché des mots, les a triturés, a tenté d’en extraire tout le jus, comme il l’aurait fait d’un fruit bien mûr. Des mots pour dire pourquoi l’absence, pourquoi un si long silence. Il n’a pas su. Il est revenu. Yeux et oreilles grand ouverts, nez en l’air, lèvres retroussées, un dernier goût d’aventure au coin de la bouche. Il a retrouvé l’odeur des boulets du charbon noir qui rougit quand il brûle, puis devient gris avant de retourner à la terre. Il a retrouvé le parfum de sa terre d’origine, qu’il caresse et qu’il hume, agenouillé comme devant le corps d’une femme. Il en mangerait presque. Il en gémit de plaisir.

Rolande


Emeline accroche l’air d’une touche d’abord : la bémol. Puis, un do, mi bémol et puis fa. Quatre notes piano posées sur le piano ouvert sur le pays. Le pays a sonné, a vibré lui aussi, c’étaient des prairies vertes sous un ciel gris et le piano à queue sur la terrasse, à la lisière, semblait le caresser sous les doigts d’Emeline. C’était l’air qu’Emeline caresse du piano, comme un maquignon amadoue un cheval qu’il veut dresser et l’air semble taper des sabots sur le pays qu’il fait à son tour danser. Les yeux brillants de Maxence écoutant le piano sous les doigts d’Emeline voyaient ou croyaient voir des sabots soulever quelques mottes de terre. Les doigts rythmiques de la pianiste piaffaient et se cabraient sur le clavier comme un cheval, en hennissant, galoperait. Le pays et Maxence écoutaient Emeline s’échauffer. Ses aisselles sentaient le cumin, ses cheveux noir de jais gonflaient, en crue, sous les fragiles digues de deux barrettes prêtes à céder. Maxence, en écoutant, s’est mis à danser. Dans l’herbe, il a cueilli deux feuilles de bourrache. Tout en dansant pieds nus sur l’herbe moite il a ouvert la bouche grand, il a logé la feuille crue contre sa langue. Râpeuse, irritante, il la sent vivre encore un peu, elle résiste, se cabre et se fond peu à peu. Il danse et il la mâche. Le piano continue à taper des sabots. Et Maxence se sent très beau, très grand, bien découplé. Sa langue chat se joue de la feuille souris à l’âpre goût d’huître. Il lui faut traverser l’angoisse de la mort pourtant, la mort donnée à cette feuille avant qu’elle ne soit tombée dans l’oubli noir de l’estomac. Elle a laissé sur sa langue, claquant maintenant comme un fouet à contretemps, le souvenir violent de sa pubescence effrontée, d’une insolente effervescence. Maxence danse, fouetté par ce piano enragé qui le veut, qui lui en veut et qui semble lui avouer : « Je te veux nu. » Maxence a déjà défait sa chemise bleue, le voici les poils drus, les muscles pulpeux, le torse s’étirant dans le tourbillon noir de sa transe. Et voici qu’il bondit sur la terrasse en bois, battant des pieds et de la voix le rythme qu’Emeline bat. Ils se regardent tous les trois, elle, lui, et puis moi aussi, ils se caressent du regard, ils rient. Maxence approche d’Emeline. En dansant, il ouvre le van de ses cheveux qui cascadent jusqu’à ses fesses, il rit d’un rire amoureux. Derrière elle, il la caresse, à peine et peu à peu, il dénoue les lacets de sa robe. Le tissu s’est plissé, il s’effondre, Emeline s’est redressée, elle joue du piano debout, Maxence est à ses genoux, il a poussé le tabouret, le voici tout près de ses fesses. Dans le creux des genoux d’Emeline il a posé la paume de sa main. Elle frémit, cela s’entend dans le chant du piano qu’elle frémit, dans le chant de sa peau hérissée sous la paume de l’homme. Et Maxence sent cette peau chanter au creux de ses paumes, il fait couler ses mains très doucement jusqu’aux mollets. Emeline n’a pas cessé de jouer, il sent comme un bois câlin entre ses doigts, comme un bois ayant bu, un bois chaud rempli d’eau. Il se redresse droit. Ca s’incruste, ça perce, ça pillotte, ça papille, ça papote, ça palpite, ça parle doux, ça parle chat. « Je te mordrai l’oreille ! » Emeline a crié. Elle cesse de jouer. Se tourne vers Maxence.

Alain


Maxence a glissé son bras droit sous le mien, entouré mes épaules de l’autre ; je ferme les yeux, mon corps se détend, je me sens molle et simple attentive à mes pieds qui s’enfoncent dans la terre pleine d’eau, nous avançons vers la forêt, je sens son odeur d’herbe mouillée, la voûte des arbres tombe sur mes yeux, obscurité verte, je me sens telle une reine au milieu du rugueux, du lisse, du friable et de l’humide. J’ai mis dans ma marche aveugle une confiance sans âge, enfantine, libérée par mon guide du poids de toute décision, l’inconnu est ma joie. J’ai touché de mes doigts tatonnants le grand frêne à l’écorce tiède, la mousse gorgée de pluie , je suis devenue mousse sur son tronc, j’ai glissé vers ses racines et sur le sol, j’ai senti les jeunes tiges de coucou me traverser, les araignées, absentes, ont laissé un voile perlé de gouttes argent, des lambeaux de brouillard pâle s’ y mêlent et je deviens une mariée. Maxence s’est arrêté, il m’a dit : « Ouvre les yeux » il avait une voix de couteau, froide, puis il a dit des mots très simples , de ceux qui lacèrent en creux, qui heurtent comme un caillou et enfin un mot noir, tout charbonneux. Il y a eu dans mes yeux l’étonnement d’ une douleur , de ma bouche silencieuse, des mots ont plu à verse : « moi aussi je sais cisailler l’espace entre deux formes ! » Il s’est raidi puis j’ai cru sentir sur ma bouche un vide, une absence, une fadeur, une nostalgie de fleuve. J’ai fermé les yeux longtemps Lorsque plus tard j’ ai osé voir, Maxence n’était plus là, à sa place, une petite bouteille de chartreuse d’ un vert doré, de celle qui met la langue en feu, de la couleur des yeux de Maxence, verte et amère.

Dominique émilia Soler


Maxence vit dans la caillasse, sur une colline, dans l’odeur perpétuelle du thym écrasé. Maxence n’entend que le bruit du vent entre les pierres, sur les buissons de romarin des crêtes et tout au loin certains jours, le grondement de la mer. Ces jours là Maxence a sur les lèvres le gout du sel. Son univers est blanc, bleu, gris. Blanc : cailloux - ciel Bleu : mer, juste dans une petite échancrure entre deux collines - ciel. gris : ciel encore - cailloux toujours - gris vert du thym et des autres plantes de la garrigue. Alors au printemps quand les pluies font fleurir de façon éphémère la garrigue, Maxence peut rester de longs moments à contempladmirer une fleur pourpre, mauve et noire - un orphys mouche. Maxence solide paysan méditerranéen qui va vivre cent ans grâce au régime crétois et une vie sans stress - Non, non ! vous n’y êtes pas du tout ! Maxence c’est, c’était, la sauterelle que la touriste au décolleté vert vient d’écraser.

Bernadette


MAXENCE ET MATHILDE A LA FETE FORAINE

Aujourd’hui, Maxence est heureux, il attendait ce moment là depuis si longtemps, sa tante lui avait promis de l’emmener à la fête foraine, lui qui n’avait jamais mis les pieds dans un endroit pareil. Rien que d’y penser, tout devenait merveilleux dans sa tête.

Et voilà le grand jour arrivé, dès le début de l’après-midi, Mathilde vint le chercher dans sa belle DS flamboyante, d’un rouge carmin. Il s’installa confortablement à ses côtés sur le siège passager et à eux la belle vie pour un après-midi d’aventures. Mathilde trouva rapidement un emplacement pour se garer, elle connaissait par cœur la petite ville et près du couvent Sainte-Agnès, il y avait toujours de la place et la fête se trouvait à quelques pas de là. Pour l’occasion, elle avait mis sa belle robe à fleurs sur des tons de rouge dominants, des souliers vernis noirs et un sac à main assorti. Sa tête était recouverte d’une grande capeline rouge. Maxence éprouvait une immense joie de donner la main à une aussi belle dame. Il faut dire que Mathilde attirait le regard des hommes. On peut dire qu’elle avait bien réussi dans la vie, elle avait épousé le Comte de La Bruyère qui était décédé, il lui avait légué toute sa fortune. Et pour le plus grand bonheur de Maxence, elle n’avait pas eu d’enfant et il était son seul neveu.

Ils descendent de la voiture et se dirigent vers la fête foraine qui bat son plein. Ils parcourent les allées et s’arrêtent près du platane où se trouve le marchand de barbes à papa. L’odeur du sucre qui fond monte aux narines de l’enfant, ils s’avancent et passent leur commande. Il y a une longue file d’attente. Maxence est en extase, quel spectacle la naissance de ce nuage rose pâle, voluptueux, mousseux, léger qui s’enroule au fur et à mesure autour du bâton au plus grand plaisir de l’enfant qui se lèche déjà les babines

Le forain lui remet une grosse boule qui ressemble à un gros morceau de coton, Maxence semble un peu embarassé, il prend un morceau dans sa main et le dépose dans sa bouche, quel moment de douceur éphémère qui fond vite et qui laisse un goût sucré. Tout en dégustant cette délice, ils continuent leur promenade à travers tout ce tintamarre, tous ces bruits qui s’enchainent, les musiques, les cris, les rires, les tirs. Maxence ne sait plus où regarder, tellement de choses à voir, à entendre, tout un monde magique de découvertes et d’émerveillement pour ce gamin.

Monique


Maxence

J’ai dit non à maxence Trop de mots Demasiado Mots couteaux Demasiado

La mélodie À mes oreilles Me grince

Souvenirs douloureux Même la chaleur picotante De la chartreuse Même son parfum Doux et sucré Glissant dans la gorge profonde Ne peut faire oublier L’odeur âcre des poireaux Avalés Cuillère après cuillère En apnée Jusqu’à m’étouffer

Non Maxence Trop de maux Demasiado Trop de souffrance Demasiado

Un instant dévoilé À force de le fixer Ce trou noir dans le rocher Au delà du lac noir Tourbillons Accélérés M’emportant Extase d’un instant Court Mais puissant

Non Maxence J’ai dit non Trop de mots Demasiado

Aveugle Aveuglée Prisonnière de l’inconnu Angoissant Par ta main conduite Je suis enfermée Derrière des fils barbelés Le bout de mes doigts Fendus jusqu’à l’os Parcours souffrance Seuls les pieds nus Reconnaissent La terre humide

Non Maxence je te dis non Ton absence n’y fait rien Trop de mots Demasiado

La pluie drue et chaude L’écorce piquante Contre nos corps mouillés En fusion Monte du sol la vapeur Odeur de feuilles Rouillées’pourries

Serrés Collés pour la dernière fois Non Maxence non Trop de mots demasiado

Monique


J’ai treize ans. Je m’appelle Maxence Je rentre de l’école. J’avance à grands pas de cigogne. L’herbe mouillée s’affole comme un tapis de plumes effarouchées. Mes chaussures sont neuves ;j’ai les pieds trempés,plaisir de l’interdit. Je contemple la terre meuble,émiettée,prête au repos dans le jardin potager.Je me penche et l’égraine entre mes doigts gourds. Elle est grasse et paisible.Maternelle. Elle sait ce qu’elle a à faire. Il a neigé cette nuit mais seules quelques tâches égayent les champs bistres. Quelque part un canard a crié,un cri acide et vert.Cent mètres encore et le lac s’offre à moi ,lisse et d’un bleu glacier.J’aime cette pâleur. J’enfonce dans la mousse spongieuse aux reflets de velours.La bordure gèle déjà,craquante. Sur la rive opposée je distingue la silhouette maigrelette des branches couvertes de lichens vert de gris ;le brouillard se déchire brusquement . Au nord,noir d’ombres,une congère s’est formée.Elle fait le dos rond,résignée à y passer trois mois.Accueillante de velouté,elle dissimule sous sa douceur des fossés incertains.

Grand mère m’appelle - »Maxence !le saut à charbon ! » Ah !la cave…je soulève la trappe.C’est ma caverne d’Ali Baba sombre et silencieuse dont je remonte couvert de tâches comme un léopard. On y rencontre une fraîcheur qui vous rend immédiatement terrien et fait remonter le temps.L’odeur de la grotte. Le charbon y côtoie les vieux catalogues de mode rangés en tas par années,ficelés ;des rêves de jupons à volants pour danser, pur coton. Et puis il y a le vinaigrier de grès, gris et bleu,salade verte oblige. L’odeur de cet endroit protecteur est lié aux orages,aux ciels d’encre bleu noir tailladé par la branche du tilleul aperçu par le soupirail. On y descend quand il tonne,grand mère y cache sa peur. La cuisinière remplie,le feu chuchote et chante une berceuse enfantine au sourire timide.Un rythme lent s’installe. L’heure est calme où le carreau bleuit et le chocolat fume ;son goût crémeux répond à la tiédeur des braises.Il accompagne celui de la confiture de cassis,violette comme les veines de mamie,épaisse comme un baume. La maison soupire avant le crépuscule.

Marie Paule