Le printemps d’Elliot Cloud L’été d’Elliot Cloud L’automne d’Elliot Cloud

Neige

La porte de la bergerie était grande ouverte. Planches de bois grises sortant des monticules neigeuses qui avaient recouvert tout le comté, immobilisant hommes et bêtes dans son univers feutré et immaculé. On entendait cependant en approchant des voix étouffées, des cliquetis. L’officier Sean sortit en essuyant son front trempé de sueur avec la manche de son trench-coat. Il avait la respiration courte et malgré l’air glacé ambiant, semblait émerger d’un hammam. Il se retourna et lança d’une voix rauque :

  • Sortez-le d’ici ! La silhouette courbée de Yohann apparut grisée dans le trou béant de la bergerie. Le loup avait le regard hargneux de la bête prise au piège et en regardant de plus près, un vacillement impalpable venait troubler la haine suintante de son regard. Il était menotté et serré de près par deux agents de police suivit d’Elliot Cloud d’où l’on ressentait à la fois la fatigue et le soulagement. Soulagement de près de trois semaines de doutes, d’effroi, et puis était venu le temps de la certitude, la mise en place d’une stratégie commune à l’aide de Sean, pour coincer Yohann, pour que rien ne leur échappe, le moindre souffle, le moindre cri.

Deux ou trois fois de suite, Cloud avait aperçu Yohann sortant à l’aube par la porte de derrière, vers la forêt proche. Ce n’était pas dans ses habitudes de se lever tôt et tous les sens de Cloud se mirent en alerte. Un matin, un deuxième, un troisième et ce fût le bon. Avant que la neige ne recouvre toute la surface de terre, les chemins, le moindre brin d’herbe. Il le suivit à bonne distance en ayant pris ses jumelles pour suivre les faits et gestes du bonhomme. Il marchait calmement dans la forêt, jetant parfois des coups d’œil en arrière, mais ce gars là était bien trop à l’aise avec lui même pour apercevoir Cloud dans les buissons. Il atteignit la clairière et se précipita vers un amas de feuilles, derrière il y avait un trou profond, sous les racines de l’arbre. Il s’agenouilla, fouilla en profondeur. Le cœur de Cloud explosait à la fois de dégoût et de fureur. Il n’avait qu’une envie, attraper ce fils de pute par le cou et serrer, serrer, serrer. Il dû se maîtriser et se rappela quelques cours de Yoga que lui avait inculqué Ellie. Il se souvint de son rire lorsqu’il tentait de faire “le petit chien” ou “la grande vague”. Elle lui disait qu’il ressemblait à un phoque à marée basse. Seul ce souvenir pu retenir la nausée et cette envie de meurtre qui l’habitait. Ce que Yohann ramassait, Cloud ne le voyait pas. Il entr’apercevait et devinait les gestes de Yohann .Il semblait prendre des paquets et les enfouissait dans son blouson. En tout cas, il n’avait aucun doute que celui-ci avait son éternel rictus au bord des lèvres. Il parut embarrassé de son chargement en se relevant. Le bras plié en écharpe il reprit le chemin du retour d’un pas plus précipité et chancelant. Cloud attendit une centaine de mètres de distance pour reprendre la filature. Il le vit se rendre dans la bergerie. Après un bon quart d’heure il en sortit et regagna son lit d’où il faudrait l’extirper dans quelques heures.

Dès le milieu de la matinée, Cloud se rendit au poste de police. Il passa plus d’une heure avec Sean. Il ressortit tendu et soulagé. Tendu de la tâche à accomplir et d’avoir encore à se payer ce petit salopard sous ses yeux jusqu’à ce qu’on puisse le coincer. Soulagé, parce qu’il n’était pas seul avec ce poids et qu’il avait bien fait comprendre à Sean qu’il n’irait pas voir ce que contenait les sacs. Il ne pouvait pas, ça non, c’était au-dessus de ses forces.

La neige s’était mise à retomber mollement, recouvrant les traces d’hommes. Yohann fût embarqué fermement dans la voiture bleue stationnée en contrebas. Sean retourna dans la bergerie et ressortit presque aussitôt avec quelques sacs sous le bras qu’il lança dans la neige. Ceux-ci se remarquaient à peine. On l’appelait parfois “neige”. Cette fois ci c’était d’autant plus flagrant. Sean sortit son couteau et éventra un des sacs dont il préleva un peu de contenu dans le creux de sa paume, le porta à ses narines qui tressaillirent légèrement. Il se frotta les mains ensuite avec vigueur et répandit le reste sur la neige fraîche où la poudre se mélangea avec la pureté descendue du ciel.

  • Et en plus, Cloud, c’est de la bonne ! Cloud glissa un œil distrait sur les paquets de coke. Soulagé, oui, il l’était, mais tout demeurait dans le vide. Un vide absolu. Demain c’était l’anniversaire d’Elsa. Elle aurait, elle avait dix-huit ans.

&

Ellie pris le chemin de la boîte aux lettres. Ce geste anodin, quotidien se révélait une opération périlleuse depuis quelques jours. La neige recouvrait en totalité ses boots. Il n’y avait qu’une seule lettre. Une lettre bleue. La couleur préférée d’Elsa, le papier à lettre d’Elsa.

Que la neige recouvre le sang Que tes yeux se lèvent vers un plus grand Que la vie pulse en toi Sauras tu reconnaître la trace de ses pas qui te mèneront vers la folie intérieure ?

Photographie Philippe Bousseaud