Aujourd’hui c’est le printemps

Ta façon de dire Ta façon de rire

Un jour merveilleux Pour être amoureux*

Ah putain, c’est quoi ce truc de merde !

Il appuie violemment sur le bouton du poste faisant trembler la cafetière à moitié pleine et les ferrailles inoxydables du grille-pain.

Osseux, le cheveux ras blond oxygéné, l’œil bleu délavé, Yohan se dresse devant la fenêtre. Le regard dur, la bouche tordue d’un rictus ironique il regarde Cloud courbé au-dessus de la terre argileuse de son lopin envahi de pissenlits.

Hé, M’sieur Cloud, le café est prêt.

C’est Solo, sur le pas de la porte. Un grand type aux cheveux longs jusqu’à la taille qui joue de la guitare comme un Dieu.

J’arrive lance Cloud en se redressant.

Yohan lâche un jet verdâtre par-dessus la fenêtre et le crachas atteint le bord de la terrasse. Solo le fusille du regard.

Quoi, qu’est c’t’as Hendrix, tu veux lécher ?

Elliot Cloud se redresse et regarde vers la maison. Une belle maison pense t-il encore une fois. Le printemps passe par le jaune dominant des jonquilles, le rouge sang des tulipes, la douceur du rose cerisier. On en a pour notre compte d’odeurs et de beauté, on stocke tout ça dans sa mémoire pour les moments plus durs, plus gris.

Cloud essuie la sueur de son visage avec le bas de son ti-shirt. En arrivant devant la terrasse, il sent la tension entre les deux gars. Quelle barbe se dit-il, j’ai pas envie d’ça aujourd’hui. Il gravit les quelques marches en les regardant l’un après l’autre. Il insiste sur Yohan. Il se méfie. Pas longtemps qu’il est arrivé. Il pue la violence gratuite, la lâcheté. Bien capable de te crever dans l’dos avec un Opinel mal aiguisé. Avant la fin de la semaine, il serait bien possible qu’il lui demande de faire son sac à celui-là.

Solo tend une tasse tiède à Cloud et tous deux s’adosse au mur de la terrasse. Malgré la présence pesante de Yohan depuis quelques jours, Elliot Cloud se sent bien. C’est la période de l’année qu’il préfère, même si elle attise tous ses sens, si elle réveille les vieux démons. C’est aussi la vie qui reprends le dessus, elle se déploie en corolle, se pare d’un vert tendre, d’un peu d’espoir. Si on passe le cap. Si on arrive à supporter la lumière crue et cruelle sur nos propres noirceurs. On ne peut alors que s’émerveiller, on ne peut que louer le ciel d’être encore vivant et de contempler de telles prouesses.

C’est beau, hein ? Demande Solo, interrompant la dérive de Cloud, le cri du merle et le chuintement du ruisseau. C’est beau à s’arracher le cœur, Solo.

En se dirigeant vers la grange pour y ranger des outils Cloud entend le bruit familier du break de Franck. Trop tôt. Trop tôt pour que se soit Franck. Il ne vient qu’en soirée après son travail à la scierie. L’esprit de Cloud est en alerte. Sous le soleil déjà haut et chaud de cette fin mai, Cloud se retourne. C’est bien Franck, avec cette façon toute particulière de soulever la poussière du chemin., Avec sa manière toute particulière de piler dans l’allée sous le pommier.

A ces côtés, Cloud remarque la présence de Clem.

Tu m’las ram’né ? Il en a fait une ?

Mais en voyant le visage de Franck sortant de la voiture, Cloud a un doute. Franck semble essoufflé. La sueur lui dégouline sur les tempes.

Qu’est c’qui s’passe Franck ? Y’a des flics partout, Elliot…Elsa Danneels a disparu.

Ӂ

Une chouette nichait certainement dans la grange.

Putain d’chouette, pensait Yohan. Il se dit que le seul moyen de s’endormir était de penser au p’tit cul d’Elsa. Il ferma les yeux…hum…Un quart d’heure après la main humide et son rictus éternel au coin es lèvres, Yohan s’endormait.

Clem dormait d’un sommeil de plomb, respirant la bouche grande ouverte renversée vers l’arrière. Cloud avait réussi à lui faire prendre un somnifère. Franck l’avait retrouvé tout excité au bord de la route, les yeux fous. Merde, il nous fait sa crise des grands jours. Avait lancé Cloud en le voyant sortir de la bagnole.

Cloud, malgré l’épuisement avait les yeux grands ouverts. Ses pensionnaires en étaient bien entendu la cause, mais Cloud savait surtout que les flics rappliqueraient bientôt ici. Il était même étonné de ne pas les avoir encore sous le nez. Le frêle équilibre de la maisonnée allait une nouvelle fois être ébranlée. Peut être que là, là, se serait la dernière fois. Peut être que là, là, il faudrait changer de job. Parce que là, là, il en avait vraiment par-dessus la tête.

Il entendait le frôlement des doigts de Solo sur sa guitare. Elles glissaient, remontaient, redescendaient doucement sur les cordes, imperceptiblement, accompagnant la pensée qui s’en allait vers Elsa et ses baisers.

Cloud aussi pensait à Elsa. Elsa et ses deux nattes, serrant fort ses petits chats. Elsa grimpant sur ses épaules, lui mangeant une glace au chocolat au-dessus de la tête. Elsa…devant le lit de sa grand-mère, voulant lui montrer un étrange trésor, Elsa et la fraîcheur de ses quinze ans, osant une pose suggestive, tournant de ses doigts une mèche de ses cheveux. Alors, Oncle Cloud, tu ne trouves pas que j’ai grandi ?

ELLIE !!! Cloud se retrouvait assis dans son lit, en sueur. Il avait crier, il avait dû s’endormir. Elsa, Ellie, la fille, la mère, les deux visages se superposaient, les deux même grands yeux verts. Bon sang, il fallait, il fallait absolument qu’il aille voir Ellie.

Ӂ

*Chanson de Julien Clerc « Hôtel des Caravelles »

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