PRINTEMPS ESPIEGLE !

Vous me dites : « c’est le printemps ». De quel printemps me parlez-vous ? Celui de l’année dernière ? De l’an d’avant ? Ce matin, un gel blanc couvre encore le sol. Un vent glacé nous maintient auprès de nos foyers. Et pourtant, les tulipes relèvent leurs têtes multicolores, Les jonquilles resplendissent comme des soleils. Depuis quelques semaines, les oiseaux nous l’annoncent et le vent porte son odeur. Ce printemps ! il est donc venu, mais il joue à cache- cache.

En face dans la petite maison aux volets bleus, Madame la peintre s’extrait enfin de son hibernation. Elle a l’air bien épuisé cette année. Madame la peintre a besoin de soleil. Aujourd’hui ses vêtements sont gris. Elle, pourtant si belle en fuchsia ou indigo. Elle s’habille en fonction du temps et de son humeur… qui est celle du temps. Madame la peintre, sort le petit bureau en bois vieilli puis la chaise, en bois, aussi. Elle a peint le tout en blanc ; un peu craquelé depuis le temps. Madame la peintre ne peut s’empêcher de peindre tout ce qui l’entoure. Les volets en bleus, du bleu dans cette région ? Allez me dire ?

Aujourd’hui, Madame la peintre sourit. Le soleil brille tout en douceur. Ce matin, j’ai vu la première hirondelle ; en avance, cette année, l’imprudente. Hier, j’ai entendu le coucou, je n’avais malheureusement pas une pièce jaune dans ma poche. Je serai donc pauvre toute l’année. Ça ne changera guère. S’il suffisait du chant du coucou pour devenir riche, je placerais chaque matin une pièce dans ma poche pour ne pas l’oublier le jour du coucou. Mais est-ce si important d’être riche lorsqu’on a la chance d’exister dans ce décor sauvage et méconnu où le printemps joue à cache-cache ? Madame la peintre le sait bien, elle, qui joue des couleurs, du soleil, de l’ombre et de la lumière. Ce matin, elle tente son premier essai extérieur de l’année. La toile et les pinceaux attendent son bon vouloir. C’est tout un cérémonial, elle s’assoit, se relève, se prépare une tasse de café, attend, réfléchit, observe la pointe des pinceaux. Voilà qu’elle repart et revient un petit flacon à la main. Elle avait dû oublier le médium à peindre. Elle relève la tête, regarde le paysage, plus précisément dans ma direction. Elle sait que je suis là, derrière les arbustes encore dénudés, devant ma table en fer. Elle m’adresse un signe qui exprime beaucoup de choses : C’est le printemps, Il fait beau, J’ai enfin mis ma robe jaune paille, La joie de vivre est revenue avec ce soleil qui réchauffe ma peau vieillie. Elle se dit : « un printemps encore, pour peindre et décorer ». Elle songe : je vais parler, échanger, partager quelques bons moments avec les randonneurs égarés du chemin. C’est la vie qui renaît dans toutes les fibres de mon corps. Et si cette année, je rencontrais le randonneur de mes rêves. Non ! À mon âge ce n’est pas sérieux, et pourtant quelques mots doux feraient tant de bien à mon âme solitaire et je ne repousserai pas quelques caresses sur mon corps fripé. Le printemps me fait perdre la tête !

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