Les aventures d’Alphonse avaient commencé au printemps, il est possible de les retrouver grâce au lien. Nous avions aussi rencontré Patrick et son camion frigorifique

« C’est gentil de venir voir le match à la ferme Patrick, surtout que je suis seul pour un bout de temps, Germaine est partie s’occuper de sa vieille tante. » « Je vous l’avais promis Alphonse en passant le soir de France Allemagne, vous m’aviez permis de voir la première mi-­temps,et… » « On ne va pas continuer à se dire « vous ». Alors Patrick, tu es fin prêt, pour ce match ? "Vous…euh, tu parles Alphonse, les allemands ne vont faire qu’une bouchée de l’équipe du Brésil ! « Cause toujours gamin, les brésiliens jouent chez eux, ils vont devenir champions du monde, j’ai toujours eu du flair, crois­-moi ! » « Je… vous…t’ai apporté des bières, elles étaient dans le frigo du camion, » « Ah ça pour être fraîches, elles sont glacées ! Assieds-­toi dans le fauteuil, ça va commencer. »

Patrick ne s’arrêtait jamais chez Alphonse et Germaine, côté nourriture ils vivaient pratiquement en autarcie, sauf pour quelques produits de base, dont la boisson du chef de maison. Mais l’hiver dernier, Patrick s’était fait prendre par la burle et les congères à la croix du cheval mort. Il n’avait du son salut qu’à l’intervention d’Alphonse, qui avait aperçu une lueur, au cours d’une brève accalmie. Sauver un camion frigorifique dans des congères, par moins dix degrés ; devant la cheminée en avalant une soupe bien chaude, ils s’esclaffèrent, la situation était cocasse. La glace fut brisée entre ces deux-­là, et Patrick ne manquait jamais de venir saluer son sauveur lors de son passage mensuel, laissant une petite douceur à Germaine : des cafés liégeois.

« Allez c’est parti, ils vont leur mettre trois zéro aux teutons, j te le dis. Regarde un peu ces brésiliens, faits pour le ballon rond, des danseuses d’opéra, un touché de balle unique. »

Patrick enfoncé dans le fauteuil de Germaine, venait de recevoir sur les genoux une pelote de poils roux, « Pirate » le vieux chat borgne. Pour ne pas glisser, ce dernier avait enfoncé ses griffes dans les cuisses de Patrick, qui avait eu la bonne idées de venir en short.

« Dites… dis donc Alphonse ton chat , on sent bien ses griffes, il ne risque pas de tomber. » « Ah germaine refuse que je lui coupe ses griffes ! Une bière Patrick ? "Déjà ? on n’attend pas la mi-­temps ? Oh puis pourquoi pas !

Alphonse se lève, va chercher les bières, ouvre le tiroir pour prendre l’ouvre-bouteille…

BUUUTTTT, les commentateurs gueulent dans le poste, Patrick se lève brusquement du fauteuil, les yeux rivés sur le poste « ils en ont pris un !!! » Malheureusement en se levant il a oublié Pirate, et celui­ci ayant été expulsé de son coussin sans son aval, a laissé sur les cuisses de Patrick une traînée sanguinolente de ses griffes acérées.

Pan ! Un bruit de verre cassé, Alphonse a laissé échapper une canette de bière : "j’y crois pas, c’est pas possible. Y jouent comme des brêles !" Encore sous le choc, il va pour poser la bière devant Patrick et ne voit pas un tesson de bouteille par terre. Un cri, Patrick occupé à soigner les griffures, se retourne et voit Alphonse se tenir le pied droit, avec sous la charentaise un bout de tesson de verre.

« Bouge pas Alphonse, je vais regarder ça ; Assieds-­toi là sur la chaise ». La semelle de la charentaise est bien entamée par le morceau de verre, et l’intérieur se remplit rapidement de sang. Alphonse serre les dents, et ne veut pas , devant le jeunot, montrer qu’il souffre le martyre, car il sent bien que le verre après avoir traversé la semelle est bien enfoncé dans son talon.

« Enlève­-moi ce fichu bout de verre, ça ira mieux après »

Patrick prend un tabouret et se plante face à Alphonse « Tend la jambe et pose le mollet sur le tabouret ». Alphonse obéit, Patrick saisit le morceau de verre et s’apprête à tirer un coup sec quand…

BUTTTT, les commentateurs gueulent, deux zéro pour les allemands, Patrick se lève pour regarder l’écran et revoir le ralenti, quand à Alphonse il se raidit sur sa chaise, douleur du verre dans le pied ou douleur morale , ses favoris ayant encaissés un deuxième but. Patrick, heureux mais soucieux, se retourne vers Alphonse, saisit délicatement la charentaise et essaye de l’enlever en espérant que le morceau de verre suivra le même chemin. Il commence à peine à tirer que…

BUUUTTTTTT, les commentateurs gueulent, trois zéro, Patrick est aux anges, Alphonse en enfer. Pas le temps d’engager une nouvelle manœuvre que…

BUUUTTTTT, les commentateurs gueulent. Oubliant qu’il tient le pied blessé, Patrick envoie celui­-ci en l’air et le rattrape à la volée « et de quatre mon pauvre Alphonse » qui s’enfonce de douleur cette fois sur sa chaise, mordant dans son mouchoir, sans un cri ! Juste « Il me faut un remontant, j’ai trop mal . Va dans le cellier, il y a un petit buffet à droite. En haut tu trouveras une bouteille de blanche, apporte la moi, et prends deux verres à gnôle au passage ».

A peine franchi la porte du cellier que…

BUUUUTTTTT, les commentateurs gueulent, Patrick revient en courant voir le but et « merde, me suis enfoncé un bout de verre dans le pied, il a traversé la semelle de mon nu-­pied »

« De dieu de dieu, on n’a pas balayé les bouts de verre….Nous voilà beaux tous les deux !!! et ma Germaine qui n’est pas là ! »

Effectivement les deux compères, tout à la blessure d’Alphonse et au déroulement incroyable de cette demie finale de coupe du monde, n’avaient pas pensé un seul instant à nettoyer le sol, chose que Patrick s’emploie à faire, mais de façon plus que rapide, oubliant par ci par là quelques petits morceaux.

« Vingt neuf minutes de jeu et déjà cinq but pour l’Allemagne, hurle un des commentateurs, Incroyable.. » « Ah ça pour être incroyable, c’est incroyable !! du jamais vu ! Deux téléspectateurs avec chacun un bout de verre dans le pied au fin fond de la cambrousse auvergnate un soir de demie finale, quand je raconterai ça à mes petits enfants, ils ne me croiront même pas, toi c’est le pied droit Alphonse et moi le pied gauche !! » « Tu peux l’enlever ton morceau ? »

Patrick s’assoit, regarde sous son nu-­pied, prend un grand coup sa respiration et tire un coup sec sur le bout de verre « Oh putain de sale race que ça fait mal » puis regardant le morceau, il n’en revient pas « je me suis enfoncé au moins deux centimètres de verre dans le pied ! Moi aussi j’ai besoin d’un remontant ! Je vais chercher la boutanche » et il part en se tenant sur la pointe des pieds, laissant derrière lui une traînée sanglante.

Alphonse médusé de par cette situation, regarde sans un mot à tour de rôle Patrick, son pied et la télé. Après deux verres de « blanche faite maison » aux prunes, poires et coings, titrant 60°, Alphonse désigne d’un coup de tête, le téléphone sur le bureau à côté de la télévision « Faut appeler le médecin, on ne peut pas rester comme ça ! Son numéro est enregistré dans le téléphone, regarde à Schweitzer, c’est le mari de la pharmacienne »

Tout en composant le numéro, Patrick se met à rigoler « Il n’est pas allemand au moins ? » « Il arrive dès qu’il a fini ! »

Le match a repris depuis longtemps et à sept zéro, Alphonse mène dix à un. A sept à un il s’en ressert encore deux, puis encore deux autres au coup de sifflet final, Score final sept à un pour l’Allemagne et quatorze à un pour Alphonse. La défense brésilienne a pris l’eau, Alphonse attaque la gnôle et son élocution et sa lucidité ont largement pâti de ses excès. D’ailleurs il commence à piquer du nez quand au premier coup de minuit, un bruit de panzer envahit la cour de la ferme.

Arrivée du docteur dans un gros quatre quatre allemand, au pot d’échappement défaillant. Le docteur Schweitzer fait une entrée théâtrale au 12e coup de minuit, et Alphonse qui glissait doucement dans les bras de « Morphée Bacchus » se dresse d’un coup, oubliant son pied empalé sur le verre, hurlant de terreur « Non monsieur l’Obersturmführer, ce n’est pas moi qui ait fait sauter le pont ! » puis la douleur revenant au grand galop, il se met à hurler et à tenir son pied tout en chancelant.

Patrick et le docteur se regardent, ne sachant pas s’il fallait en rire, ou bien… Bref Schweitzer se précipite et retient Alphonse avant que celui-­ci ne s’effondre par terre. Après examen du blessé et le diagnostic « pas joli joli du tout, va falloir pas mal de points de suture » « Pour vous c’est moins grave, quoique…, aussi profond, mais moins large » la conversation glisse doucement mais sûrement sur cette demie finale, devant un ultime verre qu’Alphonse a tenu à offrir à son sauveur, qui avait un sourire rassurant de St Bernard, mais des lacunes gravissimes en matière footballistique.

Sauveur qui avoua avoir des liens familiaux allemands et son épouse, des origines brésiliennes par sa mère, mais que le sport était leur dernière préoccupation. Après son départ Patrick rangea la pièce à vivre dans laquelle avait eu lieu cette inoubliable demie finale, passa rapidement dans la chambre où Alphonse ronflait comme une forge, s’assurant que tout irait bien, et se retira pour rentrer chez lui à une demi-­heure de route.

Pendant cette nuit-­là Alphonse fit des « Ola », et se retrouva le matin venu avec un lit en champ de bataille et le dessus des doigts tout abîmé, le mur en pierre derrière sa couche, l’oreiller et les draps sanguinolents.

Une sacré demie finale ! De rouge revêtue !