Printemps

Vous le croiserez peut être, début Mai, ce petit camion frigorifique d’une grande marque de surgelés – livraison à domicile mensuelle- abandonnée au bord d’une petite route loin de toute habitation. Vous le verrez peut être, Patrick, l’homme du camion, dans un champ rempli de narcisses en fleurs. Patrick adore les narcisses. Pour lui ils marquent vraiment le début de la belle saison. Fini les risques de verglas, les brouillards givrants, les pluies glaciales, et surtout leur odeur l’enivre d’une euphorie jubilatoire. Il entre dans la pâture, hume l’air, ses poumons se dilatent , son buste s’épanouit, ses épaules se relâchent et sa tête s’allège. Il sourit, a envie de crier de sauter et de garder près de lui cette odeur exaltante. Alors il cueille, il cueille, de fleur en fleur, de touffe en touffe, concentré sur son bouquet et ravi…. Quand ses deux mains sont pleines, alors, et à regret, il relève le dos s’étire et se rappelle que son camion ne doit pas rester longtemps arrêté sinon, adieu les surgelés.

Cette année, aussi, il n’a pas résisté. Depuis quelque temps il les guettait. Il a vu émerger les jeunes pousses, il a souri aux premières fleurs aventureuses, mais il s’est retenu ; jusqu’à aujourd’hui ; mais là, devant ce pré presque blanc de fleurs, pas clôturé, près de la route , avec un renfoncement pour garer son camion, ses préoccupations d’itinéraire, d’horaire se sont envolées. Ses deux mains enserrent le gros bouquet odorant. Il l’admire, respire le nez au ras des corolles. Il le lie d’un jonc, souriant de son emportement, (où va-t-il mettre ces quelques deux cents fleurs ?) et remonte dans son camion. Contact

  • On est toujours sans nouvelles des deux cent vingt trois lycéennes nigérianes enlevées par le terroriste Boko Haram – STOP Le bouquet tombe sur le siège passager. Patrick se sent coupable, coupable de ramasser des fleurs, de se sentir joyeux alors qu’une chose aussi horrible peut exister. Les deux cents fleurs, par les clichés habituels associant jeunes filles et fleurs blanches printanières, deviennent les témoins de l’abomination de certains hommes. Maintenant l’odeur l’insupporte il ouvre grand la fenêtre pense à jeter son bouquet déstabilisé, décontenancé, un peu nauséeux il se raccroche aux habitudes et démarre le camion. La conduite l’apaise. Il pense à la chaleur et la poussière de l’Afrique – encore un cliché- il ne sait rien de cette région du Niger et peu importe, la méchanceté et la malfaisance n’ont pas de géographie. La campagne a son sourire de printemps. Machinalement il prend la minuscule route pour ce petit hameau isolé où l’attend la seule habitante âgée de 84 ans. Chaque mois elle commande des paquets portionnables peu chers, un petit peu de poisson et quatre desserts individuels soigneusement choisis sur le catalogue, pour ses dimanches.

Il lui offrira une partie des narcisses puisqu’elle ne peut plus aller les chercher elle même. Et jusqu’au soir plusieurs personnes de la petite montagne hériteront de narcisses odorants et Patrick aura vaguement l’impression d’avoir semé un peu d’espoir.