Elle en avait si souvent rêvé pendant les jours sombres : le verger en fleurs, le jardin qui s’éveille ! Lucile se déchaussa pour savourer le contact de l’herbe sous ses pieds nus, elle en ressentit un bien-être délicieux. Elle eut envie de sautiller mais s’avisa que c’était sans aucun doute prématuré.

Ses pas la conduisirent près du lilas pourpre qu’elle aimait tant ! Une pulsion enfantine lui fit rechercher des fleurs à cinq pétales, porte-bonheur assuré ! Tout l’amusait et la ravissait.

Tout près de là, le petit banc de bois l’invitait à se reposer. Ce qu’elle fit. Son regard qui, pendant des mois, s’était heurté aux murs d’une chambre, s’enivrait de la vue des cerisiers en fleurs, des premières tulipes dans le parterre, des bourgeons de pivoines qui s’entrouvraient sur un cœur d’un rouge éclatant.

Un petit oiseau – était-ce un chardonneret ? - se posa sur le portillon du jardin. Elle reçut sa présence comme un cadeau. Elle le caressait du regard, faute de pouvoir le prendre dans ses mains. Elle fut charmée par la légèreté et la grâce de son envol subit.

S’étant assise en biais sur le banc, les genoux enserrés dans ses bras, la tête posée dessus, elle entendait la vie d’alentour où dominaient les pépiements et les chants d’oiseaux, où l’on percevait le bruit cristallin des cascatelles du ruisseau qui passait au fond du potager. « Pratique pour l’arrosage ! » répétait le Père Larieu.

Les gens s’interpellaient joyeusement d’un jardin à l’autre. La vie ! C’était la vie !

Cette vie pénétrait en elle qui ne doutait plus de sa proche guérison. Ne disait-on pas « le renouveau » ? Ce serait aussi le sien.

  • Lucile !
  • Je viens !

Sa soeur lui souriait de la terrasse, si heureuse de voir sa jumelle de retour. Sa nièce courut vers elle et lui sauta au cou, manifestant si clairement sa joie de la revoir que Lucile se sentit délicieusement renaître

Bien que les maisons des deux soeurs soient côte à côte, il était entendu que Lucile vivrait chez son beau-frère et sa soeur à sa sortie de l’hôpital. Ce fut une évidence pour l’une et l’autre.

En entrant, Lucile sentit le fumet du gigot brayaude, un de ses plats préférés. Elle ne fut pas surprise par cette attention et elle en fut émue. Ce repas de retrouvailles fut des plus chaleureux.

  • Quelle douce joie de me retrouver parmi vous ! Mais je ne cesse de penser à demain où ma petite Ella nous rejoindra.

Surprise par le silence qui accueillit ses paroles, Lucile regarda sa soeur, visiblement embarrassée qui lui dit alors :

  • Ce sera peut-être seulement dans deux ou trois jours. Mais elle va venir, c’est sûr !

Lucile avait pâli, l’angoisse s’était emparée d’elle, elle n’entendait même pas sa soeur qui s’efforçait de se montrer rassurante.

Elle eut la vision du cauchemar qu’elle avait vécu, elle espérait tant retrouver vite sa petite Ella, la serrer à nouveau dans ses bras.

Elle se souvenait… Son mari qui n’acceptait pas leur enfant, qui prétendait qu’elle ne ressemblait en rien aux membres de leurs deux familles. Il en déduisait qu’elle devait ressembler à son père qui était un autre que lui !

Ses soupçons l’amenèrent à une recherche de paternité. Dans cette recherche, le profil ADN de l’enfant est comparé à celui du père présumé afin de confirmer si oui ou non, il existe une relation biologique entre eux.

Il fut demandé à Lucile de bien vouloir participer aux tests : en isolant la part d’ADN provenant d’elle de l’ADN de l’enfant, les recherches de paternité seraient facilitées, plus rapides et surtout absolument fiables.

Lucile accepta, souhaitant qu’au plus vite, les soupçons de son mari s’avèrent injustifiés avec un maximum de certitude.

Le résultat leur parvint assez vite, inattendu et brutal : Vincent ( le mari de Lucile ) ne pouvait pas être le père d’Ella mais Lucile ne pouvait pas non plus être sa mère : une bombe !

Vincent exultait ! Ils n’allaient pas garder plus longtemps cette enfant qui n’était pas la leur. Lucile, elle, n’imaginait pas un instant qu’elle pourrait être séparée d’Ella !

Après une violente dispute, Lucile prit la voiture pour aller chercher Ella à la sortie de l’école. Peu concentrée sur la conduite, elle eut un grave accident. Les soins furent très importants et nécessitèrent un long séjour en hôpital.

Pendant qu’elle était plongée dans un coma artificiel, son mari s’activait. Il a bien fallu dire un jour à Lucile que sa petite Ella était dans une famille d’accueil dont il était impossible de connaître l’adresse. Vincent et Lucile se séparèrent.

Liliane et son mari Philippe épaulèrent Lucile de leur mieux, firent toutes les démarches qu’elle souhaitait en son nom et se portèrent garants quand c’était utile. Ella devait revenir près de sa maman de cœur. Et c’était prévu pour le jour où Lucile quitterait l’hôpital. Philippe était allé aujourd’hui chez leur avocat pour connaître les raisons de cette arrivée différée.

Lucile, tellement déçue et angoissée, eut envie de se retrouver seule. Le banc du jardin l’accueillit à nouveau mais elle fut indifférente à tout ce qui l’avait charmée le matin. Des pensées amères tournaient dans sa tête. Les oiseaux pouvaient chanter et le lilas embaumer, elle n’y prêtait aucune attention.

Puis elle vit Philippe, tout souriant, arriver à grandes enjambées. Quelques papiers qu’elle devait signer, encore et toujours mais qu’importe. Elle reprit espoir et sentit monter en elle une immense vague de reconnaissance envers sa soeur et son beau-frère. En partant, Philippe dit tout bas à son épouse : « J’espère ne pas revenir seul ! »

Deux heures plus tard, il revint, accompagné d’Ella. Lucile était toujours prostrée sur le banc. Elle entendit un grand cri de joie et vit Ella courir vers elle ! La fillette sauta dans ses bras et toutes deux s’embrassaient, riaient et pleuraient en même temps.

Elles avaient tant de choses à se dire mais pour l’instant, seuls les bisous et les « je t’aime « étaient au programme.

  • Ella ! Sa cousine l’appelait. Les deux fillettes se poursuivirent en riant aux éclats, se roulèrent dans l’herbe sous les yeux ravis des plus grands. Le lilas avait retrouvé son parfum, le chant du ruisseau, sa musique douce.

Lucile, émerveillée d’avoir retrouvé « sa » fille, allait puiser dans son affection la force de faire face aux séances de rééducation qui lui étaient indispensables.

Elle s’efforçait de chasser une autre angoisse : où était son enfant naturel, dans quelle famille ? Était-il heureux ? Il y avait en elle une dualité cruelle : le bonheur de retrouver cet enfant s’accompagnerait de l’épreuve du départ d’Ella dans sa famille biologique. Retrouver l’un, c’était perdre l’autre.

Mais aujourd’hui, c’était fête ! Elle voulait être toute à la joie du retour d’Ella, de sa présence lumineuse.

La brise était douce et les rires étincelaient.