« Je consigne ici la crainte récurrente qui me prend à la gorge : que l’insignifiant drame que constitue, pour moi seul ou presque, l’horizon de ma mort, ici chanté en contrepoint des tragédies tressées qui embrasent le monde où je me suis inscrit, n’incite à la méprise, au vieux soupçon d’orgueil ; car en effet qui suis-je pour poser mon parcours en poids équivalent aux désordres mortels qui broient tant de mes frères ? car qui suis-je en effet pour oser célébrer ces deux naufrages muets en langue densifiée ? C’est que, tout simplement, je ne me résous pas à finir en laideur, autant aurait valu disparaître plus tôt, bien plus tôt, aux jours sombres où pointe la conscience des choses. »

M. R. - en quatrième de couverture

Je rêve d’anfractuosités rocheuses où vient tourbillonner une eau bleu-vert transparente, mes rêves océaniques sont toujours en couleurs profondes, en parfums, en silences naturels, d’une incroyable, envahissante présence au monde physique, sensitif, dénué d’humains, mes rêves océaniques sont toujours des rêves de mère et la mère est nouée au cœur de la maladie, je le sais depuis le tout début. Elle m’en a protégé longtemps, mais elle s’est effacée précisément au moment où je me suis placé dans le sillon pathologique paternel, là où elle savait probablement ne plus pouvoir m’être d’aucun secours. À l’heure du décompte, penser non plus aux comptes non réglés avec les ancêtres mais à tâcher de reprendre contact avec eux, ne serait-ce que pour leur dire qu’on vient de pénétrer dans la zone incertaine, chaotique, fragmentée, mais au fond presque familière, comme si on l’avait arpentée dans une vie antérieure, qui forme une sorte de sas entre la vie que l’on a eue et celle qu’on n’aura plus.

C’est la mélancolie du monde qui entre dans le corps et vient se lover au creux des anfractuosités, c’est par la mère que la mélancolie se fraie un chemin. Elle ferme généralement la marche des grandes fatigues où me jettent les traitements chimiques qui me dévastent aussi insidieusement et sûrement que la pathologie qu’ils sont censés traiter. De sorte que c’est à une espèce de situation sans issue que je me trouve confronté : jeté dans le repli rocheux par la violence du monde, qui comme tout un chacun m’épuise, qui plus est en pure perte, ce n’est pas le repos auquel j’aspire qui m’envahit mais une autre violence, médicale - que l’on m’ouvre pour ôter une tumeur -, s’insinue en moi via mes artères pour atteindre in situ au lance-flammes une autre tumeur, m’administre certain composé chimique censé court-circuiter l’alimentation en sang d’une troisième. Je ne sais ce qui m’atteint le plus, être malade ou être soigné, mais je fais le constat que la violence médicale est une forme de la violence du monde. Il n’est donc de lieu où reposer le poids qui pèse sur les épaules ; au mieux, une fois éloignés les charmes puissants de la grande tentation quiétiste, parvient-on de temps à autre à reprendre son souffle dans la pensée, le sexe, la drogue, qui sont aussi bien activités solitaires que collectives, moyens de prendre comme de donner aux autres les forces qui si souvent viennent à nous manquer. Ô vous qui m’avez tant donné, que n’avons-nous défendu Thèbes, que n’avons-nous consenti à revêtir les habits de la guerre miroitant aux ténèbres de nos palais anciens ?

***

Cihan, j’aimerais pouvoir serrer ton corps contre le mien en ces heures vulnérables, mais tu es loin de moi et mon corps désormais est si flottant, fragile, que nous aurions du mal à retrouver les gestes où nos pleins s’épousaient quand me voici délié. Cihan, mon seul amour d’Orient, musulman et secret, ta douce force m’emplit, même si éloigné, d’une confiance en nous que le monde voudrait vaincre. Je ne sais où tu puises cette sérénité, ce détachement sans morgue, la vertu d’apaisement que tu prodigues sans fin - de prières secrètes, de l’héritage soufi dans lequel tu es né, ou des restes d’enfance que tu ne contrains pas à demeurer enfouis ? Car tu n’as peur de rien, Cihan, voilà ta force, tu n’as peur ni de moi, ni des autres, ni de Dieu, seulement une réserve qui te protège un peu, à l’orée de laquelle je me suis tenu muet le temps que tu en sortes et m’étreignes pour un jour, puis un autre, pour toujours – tout de toi sidérant, amour sorti du temps. Ta religion ne pose aucun interdit à l’amour, ceux qui nous voudraient morts, nous jettent du haut des toits, le font parce qu’ils craignent ce qu’ils voient dans nos gestes, un accomplissement d’hommes ; ils ne veulent pas l’étreinte, ils veulent l’éternité.

Qui donc forma les rêves dont nous sommes les jouets, Cihan ? Envoyer paître ailleurs les ombres du passé qui ont formé pour nous des avenirs de gloire dont nous ne voulons pas ne suffit pas, ou plus, à nous donner la force de dénouer les fils de destins mortifères. Séparer les Arabes des Turcs, non plus, ne suffit pas. Nous voilà pris au piège, objets des rêves d’un autre, nous remuons lentement, comme en apesanteur, dans les rets du filet, mouvant, vaste, invisible, qui nous enserre sans bruit, qui parfois se rétracte, se fait nasse, nous étrangle, et la raison hélas n’apporte aucun secours, elle sonne plutôt le glas en dessillant nos yeux ; alors nous voyons bien que nous sommes pris aux mots, aux serments, aux regrets, victimes d’un sort ancien trop durci à dénouer - oui, ils ont conquis Thèbes que nous avions ouverte, épuisés par les guerres qu’ont menées tous nos pères en nos noms, longtemps, parfois même très long temps avant que nous sortions des limbes où j’aurais bien, n’eût-il tenu qu’à moi, patienté un moment, une vie, un instant, où nous aurions, Hicham, Sofiane, Hakim, gravité en silence, qui sait ? main dans la main.

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Car c’est là où je suis, là où se tient ce texte : entre les nouveaux morts et les anciens vivants, entre la vie qu’on eut et celle qu’on n’aura plus. Là exactement. Le lieu n’est pas très agréable, le moment bien choisi, mais enfin il faut faire ce que l’histoire nous dicte quand on a renoncé à la dicter soi-même, ou à s’en donner l’illusion, c’est-à-dire à rejoindre les rangs des malfrats ou ceux, plus clairsemés, des amoureux du bien commun. Je ne suis ni l’un ni l’autre, je suis le simple jouet de circonstances sombres qui révèlent en les nouant une maladie du soi, une maladie du nous, toutes deux très anciennes, très mortifères, très astreignantes.

Mathieu Riboulet : Les Portes de Thèbes, Verdier 2020, pages 53-54, 62-63, 70-71.

Sur le site des Tisseurs,

Mathieu Riboulet : Lisière du corps

Mathieu Riboulet : Nous campons sur les rives

Patrick Boucheron, Mathieu Riboulet : Prendre dates