C’était à Lagrasse, du 7 au 11 août 2017, pendant le Banquet du livre. Mais de l’autre côté du pont : sous la halle, au cœur du village. Mathieu Riboulet s’y est placé « dans la lumière, le vent, les pierres, le sable et les odeurs d’ici ». Il a dit ces textes, pour entamer des conversations sur l’histoire, soit l’art de nouer l’émotion de l’appartenance à la conscience du monde. Il a dit ces textes, afin que nous n’ayons plus à choisir entre rester ici et rêver d’ailleurs.

[note de l’éditeur]

Ailleurs, on n’y est pas

Ailleurs, j’ai longtemps pensé que je pourrais y être. Et j’y suis allé voir. Sans me rendre bien compte que ce faisant j’obéissais à une sorte d’ordre implicite flottant dans l’air vicié du temps et parant la mobilité de toutes les vertus.

J’ai longtemps eu sous les yeux le contre-exemple radical de cette bougeotte un rien factice en la personne de mon voisin le plus proche dans le hameau creusois où je vis, Henri Bagnard, Vie de Henri Bagnard est le titre d’un livre que je n’écrirai sans doute pas. Et qui aurait tenu en peu de pages : bornée par deux dates, 1933 et 2016, sans qu’une seule de ces quatre-vingt-trois années ne soit marquée d’aucun événement susceptible de venir troubler le formidable bloc d’inertie dans lequel la vie de cet homme s’est progressivement sculptée. À deux exceptions près toutefois, dûment recensées comme telles par l’intéressé : le service militaire effectué en Algérie au début des années 1950, seul déplacement de cette existence en dehors des limites départementales, et la tempête de 1999, qui a lézardé cet édifice magnifiquement tenace, y ajoutant une fêlure d’inquiétude quant à l’avenir, à ce qu’il adviendrait du monde maintenant qu’un tel déchaînement de violence des éléments avait été possible, inquiétude qui ne l’avait pas même effleuré, par exemple, le 11 septembre 2001 : quand la planète entière retenait son souffle, lui considérait visiblement qu’il n’y avait rien là qui méritât qu’on s’y attarde.

Où était Henri Bagnard ? Ailleurs, mais je n’y étais pas, et nul, surtout pas lui, n’aurait songé à m’inciter à l’aller voir dans cet ailleurs puisqu’il était ici. Il n’y a qu’ici qu’on peut tenir lumière, vent, pierres, sable et odeurs dans un geste tranquille, ici, là où nous sommes. Ailleurs on ne peut pas. Ailleurs on n’y est pas.

Mathieu Riboulet : Nous campons sur les rives, Verdier, pages 25-27.

Sur le site des Tisseurs, Mathieu Riboulet : Lisière du corps