C’était à Paris, en janvier 2015. Comment oublier l’état où nous fûmes, l’escorte des stupéfactions qui, d’un coup, plia nos âmes ? On se regardait incrédules, effrayés, immensément tristes. Ce sont des deuils ou des peines privés qui d’ordinaire font cela, ce pli, mais lorsqu’on est des millions à le ressentir ainsi, il n’y a pas à discuter, on sait d’instinct que c’est cela l’histoire.

(…)

Il y eut un moment, le 7 janvier, où l’on disait : douze morts, et on ne connaissait pas encore les noms ; on aurait pu deviner en y pensant un peu mais on préférait ne pas. Nous sommes encore dans cette suspension du temps, ne sachant pas très bien ce qui est mort en nous et ce qui a survécu dans le pli. Maintenant, un peu de courage, prendre dates c’est aussi entrer dans l’obscurité de cette pièce sanglante et y mettre de l’ordre. Il faut prendre soin de ceux qui restent et enterrer les morts. On n’écrit pas autre chose.

Des tombeaux. (Note de l’éditeur)

Le 6 janvier je sais que la partie du monde où je vis va assez mal, la malaise y grandit et les craintes avec lui. Je sais qu’une part importante de ce malaise provient de la pliure imprimée sur les corps par les années quatre-vingts, avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, pliure qui n’a depuis cessé de s’enfoncer dans les peaux et les os - Hollande, je m’en avise depuis peu (voyez combien de naïveté demeure au creux des réflexions), ne faisant que poursuivre la tâche entamée ouvertement par le cynisme sakozyste. Je le sais, et nous n’en faisons rien. Car, quelles que soient les innombrables propositions, le jaillissement quasi continu d’intelligence collective ici et là, les somptueuses réflexions et propositions politiques venues des plus affirmées de nos marges, aucun de ces essais ne se transforme en un flux qui nous donne envie de nous saisir, à nouveau, de nous. Le 6 janvier, je pense qu’au fond nous n’avons pas encore touché ce fameux fond qui permet, paraît-il, de remonter, que nous ne nous sommes pas laissés encore tailler en assez de pièces pour tout envoyer valser comme nous souhaitons ardemment que le fassent les Grecs et les Espagnols, les Portugais et les Irlandais aussi peut-être, que nous avons tous allègrement laissés tomber, disons-le.

Nous ne voulons rien de ce qu’on nous propose, cela nous le savons, mais nous n’avons pas de forces, ou trop éparpillées, et la crainte grandit. C’est que voilà soixante-dix ans que nous sommes en paix, presque trois générations. Cela ne signifie pas, hélas, que nous ne soyons pas en guerre, lointaines via notre participation à divers conflits externalisés, pour employer un terme choyé par la langue du capitalisme, ou internes, je veux dire dans nos corps, nos cœurs, nos têtes, via la double culpabilité des pères, résumée en deux mots : Vichy (ce sont bien des Français, c’est à dire nous, qui ont activement collaboré à l’effort de la guerre nazie en envoyant les juifs de France en enfer), l’Algérie (ce sont bien des Français qui ont colonisé puis exploité l’Algérie, torturé et assassiné des Algériens quand le vent de l’indépendance a soufflé, enfin sans transition ou presque convié en masse ces mêmes Algériens à venir travailler au cœur même de l’ancienne puissance coloniale avant de finir par les vouer aux gémonies du mépris et de la relégation depuis que l’on se dit qu’ils ont, les ingrats, tapé l’incruste). Cette double culpabilité, nous la verrons nous prendre en tenaille, peser de tout le poids de ses malentendus dans les jours qui viennent, après le 11 janvier.

Patrick Boucheron, Mathieu Riboulet : Prendre dates, Verdier, pages 17-19.

Sur le site des Tisseurs,

Mathieu Riboulet : Lisière du corps

Mathieu Riboulet : Nous campons sur les rives