Lisières du corps est un livre pénétrant et lumineux d’une grande sobriété et justesse de ton dans lequel Mathieu Riboulet tente de saisir ce que révèlent du désir, de la vie et de la mort, les corps des hommes multiples qui en sont les personnages éphémères, car les corps disent plus que les paroles. Un livre fragmenté en six petits récits très descriptifs où vagabondent les pensées, les souvenirs et les rêveries du narrateur, et où ne s’instaurent quasiment pas de dialogues autres que ceux des regards et des gestes, que ces échanges entre corps regardant et regardé, entre corps touché et touchant. L’or des livres

Le gars se tient. (J’ai envie de l’attraper, je ne sais comment faire.) Il est campé sur ses pieds, au milieu d’un pré en pente ; derrière, de l’autre côté d’une combe, des bois ; à ses côtés un chien. (Je décris une photographie) Le gars, c’est le mot le plus juste, impossible de trouver mieux. Il a tous les attributs du masculin (j’y reviendrai), où l’enfance – le p’tit gars — s’attarde encore un peu ; c’est à la fois de toute évidence un beau et bon gars ; du pays et du chien découle le gars de la campagne ; c’est peut-être un drôle de gars, aussi, ce qui ne gâterait rien. (Je ne lésine pas sur la projection, comme on voit, mais sans doute n’a-t-on encore rien vu) Le gars se tient, le mot convient, le verbe aussi. (Je n’ai d’emblée eu que ce mot, gars, pour l’attraper, j’y reste arrimé depuis des mois que je regarde la photographie) Qu’est-ce que c’est, les attributs du masculin, en l’occurrence ? Il est torse nu, ce serait facile de pointer carrure, pilosité, musculature, toutes trois parfaites ; mais, précisément, c’est trop facile. (J’ai envie de l’attraper, il me serait aisé de croire que c’est pour y toucher, à ces trois perfections, mais je ne crois pas, en tout cas, de façon évidente, pas seulement) Ce n’est pas ça, c’est autre chose.

C’est la courbure, le chien, la combe. Mêlés, les trois ensemble ; ces trois-là, dans cet ensemble-là.

La combe. Je connais ces topographies, elles font de beaux pays mais elles sont épuisantes, elles annulent le ciel, elles dirigent le regard vers elles, vers leurs creux et leurs bosses, leurs pleins et leurs déliés, on les dévale, on les gravit et jamais rien ne cesse, et à la belle saison c’est encore pire, elles engloutissent tout être vivant dans le vert, le ciel peut donner de son bleu le plus déraisonnable, le soleil s’acharner à briller, à taper, relief et vert prennent tout, absorbent tout, on en ressort rincés, fichus, aveugles, démoralisés, on sait qu’on n’est qu’un point, qu’on sera balayé. C’est ce que la photographie montre, parce que derrière le gars le terrain plonge et qu’au creux de la pente c’est la combe et sur la pente en face la forêt obstrue tout, avec ses verts plus sombres encore que ceux de la prairie où il se tient, avec le chien, et j’ai beau chercher, considérer, faire abstraction, malgré que j’en aie, du gars, il n’y a pas de ciel, il n’y a pas un centimètre carré de place pour le ciel, il n’y a que la combe, où file un ru, sans doute, inutile d’insister davantage sur l’aspect matriciel de ces lieux. C’est au bord de ça que le gars se tient. Le gars, son chien et sa courbure.

(Il est étrange, vraiment, que je ne sois pas devenu fou de ne pouvoir entrer dans la photo pour attraper tout ça, d’être ramené sans cesse, délibérément, de ma propre et seule initiative, aux impossibilités incessantes que la photographie suscite, en général, et celle-là tout particulièrement. Étrange)

Le chien. On dirait une sorte de chien-loup très doux, il se tient aux pieds du gars, il ne pose pas, ne regarde pas l’objectif, quelque chose hors champ l’intéresse davantage. Ses oreilles sont abaissées à l’arrière de sa tête, la langue pend un peu, on la devine humide, la truffe noire mêmement. C’est un beau et bon chien, qu’on sent dans un rapport avec le gars d’une évidence animale, une sorte de confiance, de celles, rares, qui font qu’on peut se dispenser de se réassurer de temps en temps de la présence de l’autre, fût-il homme, fût-il chien. Il dessine comme un trait de la terre au gars planté dessus, au gars qui s’y tient. Il lui arrive à mi-cuisse, sans doute halète-t-il encore un peu comme après une course, peut-être remonte-t-il du fond de la combe à l’instant. (Je n’aime pas beaucoup les chiens, d’habitude, je vois souvent en eux trop de malheur humain, mais parfois je me prends à envier le rapport qu’on peut nouer à l’un d’eux, l’harmonie qu’on y puise, la force qu’on y sent. Ici c’est l’évidence, et le chien est peut-être ce qui permet au gars de supporter la combe et d’oser la courbure)

(Il est, de manière générale, étrange, décidément, que nous ne devenions pas fous, plus nombreux, plus souvent, ou sous le poids des peines, des violences, des malheurs, ou sous celui, souverain, pléthorique, insensé que le désir suscite à chaque renaissance, c’est-à-dire constamment. Quelque chose, au for de l’intérieur, doit se croire invincible.)

La courbure, la présence de la grâce sur le dessin du corps. (Ce qui m’émeut le plus.) Il est posé sur la terre, au rebord de la combe, et avec lui son chien, comme un S inversé et étiré. Et avec ça il se tient, il est campé quand même. (Ce qui me laisse dans la contradiction : il est solide mais aérien, il se tient mais semble simplement posé. Il est comme son chien, un trait d’union, entre la terre sous ses pieds et le ciel hors champ. Les hommes sont des traits d’union entre la terre et le ciel, par définition, mais certains bien davantage que d’autres ; chez ceux-là, auxquels va ma préférence, il y a de la courbure, et cette courbure parfois me fait venir les larmes aux yeux)

Mathieu Riboulet, Lisières du corps, Verdier 2015, pages 35, 36, 37.