En cette mi-novembre, Alphonse debout au milieu de sa cour de ferme, après avoir accompagné les derniers ouvriers, contemple le résultat de 142 jours de travaux, sous le soleil rasant, Lui le minable, le médiocre au lourd secret, « Minable, tu crèveras dans ta médiocrité » Telles avaient été les dernières parole de Germaine, revenue chercher toutes ses affaires pour s’installer définitivement chez sa tante, et ce, au lendemain du fameux match de football « sanglant » début juillet, Elle était repartie avec deux lourdes valises qu’elle avait posées sur la vieille brouette en bois, afin d’aller attendre le car de 14h au bout du chemin,

Alphonse, les mains sur les hanches, immobile, une rage sans nom l’habitant rabâchait pour lui-même « minable, crever dans ma médiocrité », Il avait attendu l’arrivée du car qui avait effacé germaine du paysage comme un coup de gomme sur un mauvais dessin, Il ne restait plus que la brouette sur le bord de la route Il était rentré dans la cuisine, avait vidé toutes ses bouteilles d’alcool dans l’évier, avait enfilé des habits propres, et pour finir, appeler le taxi du bourg.

« Tu crèveras dans ta médiocrité » avait été l’électrochoc salvateur pour Alphonse, Beaucoup auraient été choqués par cette situation, ce fut inverse qui se produisit, et le ramena 40 ans en arrière. Pendant le trajet vers le bourg, il fit un zoom arrière sur ce qui avait changé sa vie au milieu des années 70, Jeune diplôme d’un BTS horticole, il venait d’être embauché dans une des plus grosses exploitations horticoles de la région, quand un soir d’été particulièrement chaud il s’était attablé à la terrasse du Balto, un bar tabac presse loto, Le patron en lui apportant son Perrier citron, lui donna une grille de loto : « Vous ferez bien une grille c’est le premier anniversaire du Loto, il y a une cagnotte de 6 millions de francs en jeu, tous mes clients en font une  »

Il n’avait pas pu refuser, et, à sa grande surprise, ses six numéros sortirent et il fut le seul gagnant de ce fameux tirage, Une bouffée délirante l’avait envahi ce soir-là, se transformant rapidement en un tel choc émotionnel, que cela lui fit perdre toute notion matérielle, Mais c’est au cours de son entrevue avec le directeur financier de la banque, que son traumatisme émotionnel s’était transformé en une sorte d’amnésie, lui faisant refuser la réalité de sa fortune,

Il revint à la ferme de ses parents, dont il héritera quelques années plus tard, vivant chichement de son travail, La rencontre avec Germaine aurait pu être salvatrice pour Alphonse, mais ce fut l’inverse, et son seul havre de paix fut la dive bouteille,

Arrivé à la banque, il fut reçu tout de suite sans rendez-vous par la nouvelle conseillère financière, Marion, un petit bout de femme brune dégageant plein d’énergie, qui, après avoir ouvert son dossier lui annonça de but en blanc : Voilà, je vous fais grâce des divers placements, achats que la banque a effectués depuis 40 ans, avec les intérêts cumulés nous arrivons à 7 millions d’euros, à quelques euros près, Après plus d’une heure de discussion, il était reparti avec plusieurs adresses : architecte, artisans, Il avait décidé de repartir à zéro , et pour cela, de commencer par refaire toute sa ferme intérieur et extérieur,

Il avait gommé Germaine de sa mémoire, sans aucun regret, Il allait remodeler tout son paysage habituel. Pensif il voyait défiler quelques scènes cocasses des villageois à son sujet : Oh, au village les commentaires allaient bon train, il avait même surpris un de ses classards déclarer : « Alphonse, c’est un personnage mi-figue, mi-raisin, il a bien caché son jeu pour se retrouver à la tête d’une telle fortune »… les chiffres avancés par des personnes ayant entendu, par quelqu’un qui savait que… étaient des plus fantaisistes ! Même le curé du village avait avancé une explication des plus tarabiscotée : son grand père Alphonse aurait planqué de l’or et des œuvres d’art pour de riches négociants juifs, mais il se serait bien gardé de rendre tout le magot aux familles, la paix revenue. Ajoutant pour attiser la curiosité « Il n’y a pas de fumée sans feu, et le départ de germaine une aubaine, ressortir tout cet argent et attirer des jeunettes ! Il ne l’emportera pas au paradis !  » Deux signes de croix pour exorciser le démon. Fin de l’intermède .

Montré du doigt, courtisé par les uns, ignoré par les autres, il ne se rendait au village que pour rencontrer la conseillère financière, qui finit par se rendre au domicile d’Alphonse de plus en plus souvent, pour gérer son patrimoine et aussi pour le former à l’informatique.

142 jours plus tard, Alphonse contemple le résultat des travaux, qui ont été effectués dans des délais très courts ; mais payer rubis sur l’ongle et sans rechigner sur les devis lui a valu l’estime de tous les artisans, d’ailleurs il les a tous invités samedi soir prochain pour pendre la crémaillère,

Elle a bien changé « la ferme », Si l’intérieur a été laissé aux mains de spécialistes, cuisinistes, décorateurs, pour l’extérieur Alphonse est revenu à ses premières amours, Plus de vieux matériels traînant dans la cour, un portail en fer clôt l’allée menant au corps de ferme, la petite mare aux canards attenante à la façade droite a été bien agrandie pour devenir un étang sur lequel, les canards nagent maintenant en compagnie d’un couple de cygnes, Un ponton, avec une plate, pour le décor et un banc en pierre sur lequel se prélassent pirate, son vieux chat rouquin borgne et suzy, une toute jeune minette blanche abandonnée ; et que celui-ci drague effrontément devant toute la compagnie de l’étang.

De l’autre côté de la route, en face de la propriété, une vieille brouette en bois repose sur le bas côté, sur laquelle sont posés deux grands bacs de fleurs multicolores, soignées tous les jours avec amour par Alphonse, il l’appelle « Le monument de ma liberté » La nuit commence lentement à tomber quand une voiture franchit le portail, « Ah la voilà ! »

Les deux matous sur le banc se redressent, prêts à fuir au moindre danger. Alphonse fait de même, mais sans aucune crainte bien au contraire, en se dirigeant vers Marion qui débarque avec tout un attirail : ordinateur portable et sac de sport. « Un petit footing avant la séance informatique, ça te dit Alph ? » « D’accord, mais va falloir se dépêcher car la nuit tombe vite »

Et en lui même, en filant se changer dans sa chambre « Commencer le sport à 65 balais, tout ça pour faire le beau devant une jeunette qui t’appelle Alph car ça fait plus jeune, manquerait plus que je tombe amoureux » Il se regarde dans la glace « tu les fais bien tes 65 piges ! Mais pas trop marqué par tes années de boisson, ça aurait pu être pire ! »

« Tu es prête ? » lui demande t-il en sortant de la pièce. Et il s’arrête net car Marion est encore en petite tenue plus que légère, car si elle a déjà enfilé son short elle se débat avec son haut, les cheveux pris dans la fermeture éclair , la tête recouverte par son vêtement, les bras en l’air les mains cherchant à se défaire de ce piège ; et pour couronner le tout elle ne porte aucun soutien gorge, laissant apparaître une petite poitrine ferme ! « Oh Pardon ! », s’exclame-t-il en se dirigeant rapidement vers la sortie.

« Viens donc m’aider je n’arrive pas à défaire mes cheveux de cette foutue fermeture, En plus je ne peux ni tirer en haut ou en bas, je suis coincée  » « Je commence par où ? Ne bouge pas j’essaie d’enlever ton vêtement. » Alphonse s’applique tant qu’il peut, un œil sur ce qu’il fait et un autre sur ce qu’il pourrait faire, mais n’ose pas « Non il ne faut pas, concentre toi, je dois y arriver » « Aie, ouille mais tu me fais mal, tu m’arraches les cheveux, tu n’es pas très doué ! Tant pis prend une paire de ciseaux et coupe moi les cheveux sans les massacrer, s’il te plaît ! »

Il emmène l’otage de la fermeture éclair dans la cuisine et finit par dégoter une paire de ciseaux « Et voilà le travail, mademoiselle est libre » « Merci Alph, tu es un père pour moi !  » et elle lui claque une bise sur le front, après avoir enfilé enfin son foutu haut.

Durant tout le footing, Alphonse n’arrête pas de ruminer sur cette nouvelle situation, regardant sa partenaire de cross sous un autre œil, Oh Il a le temps de la détailler, car elle court toujours devant, l’attendant, espiègle, se cachant parfois derrière un arbre ou un fourré, le tirant par la main, lui se prêtant au jeu comme un gamin,

Plus tard, installé devant le PC , Alphonse suis les consignes de Marion, pour une de ses dernières leçons d’informatique et de cours pour surfer sur les sites financiers et boursiers.

« Et voilà, Alph, on a pris des actions sur le cuivre, et en 3j, regarde on a gagné 8,75% ! Je te propose d’investir dans les terres rares, tu sais ces métaux qui servent à faire nos portables, smartphone , c’est l’avenir »

Alphonse écoute à peine Marion, rêveur, regardant pirate et suzy sur le canapé du salon se faire plein de mamours, Depuis cette fin d’après-midi il est « Ouais je suis tout chamboulé de l’intérieur, , faut que,,,,que je me lance,,,,que,,,,je vais être idiot, je le sais, mais tant pis »

« Euh, Marion, faut que je te dise quelque chose, euh,,, » « Tu ne veux pas investir dans les pierres rares ? Mais c’est le moment où jamais car,, » « Si si je veux bien investir là-dedans ,,,,mais je voudrais te parler d’autre chose, de moi, de nous, enfin je,,,, » « De nous ? Pourquoi tu n’es pas bien avec moi ?  » « Oh si, même trop bien, je n’ai jamais été aussi bien que là, maintenant et je voudrais te dire que,,,,, »

Les coudes posés sur la table, le menton sur les mains, elle le regarde en souriant « Tu veux me dire quelque chose mais tu as peur d’être ridicule ? » « Oui ! » « Eh bien oui tu es ridicule » Alphonse en lui même, saisit par le désespoir « je le savais qu’elle allait me trouver ridicule, un vieux ridicule » « Allô la terre, y a quelqu’un ? Tu penses à quoi, là, je t’ai dit quelque chose et tu ne m ’écoutes pas ! Qu’est ce que je t’ai dit à avant ? » « Que j’étais ridicule » « La preuve que tu t’étais déconnecté, car je te disais, eh bien oui tu es ridicule, car tu aurais pu le dire bien avant, que toi, moi, bref qu’on pourrait s’investir ensemble et pas que dans la finance,,,,  »

Alors que leur tête se rapprochait les yeux dans les yeux, des miaulements plaintifs , une course effrénée dans le salon, les font se lever pour voir ce qui se passe. Pirate a coincé Suzy, sous le bûcher à côté de la cheminée et tente de lui faire comprendre qu’elle ne doit pas se refuser au mâle ! « Tu es ridicule mon pauvre pirate » « Oui mais mon pauvre Alph, lui il ose, il ne bafouille pas !  » « En tout cas moi je mangerais bien un petit morceau, » « Avant ou après Alph ? »