La nuit descend , trempée d’encre et de pluie Le noir des nuits froides met mon cœur en berne. Assise , je dirais plutôt affaler dans son fauteuil de velours râpé, bardé de coussins tricotés, je somnole, je l’attends, je l’espère. Un petit mot écrit à la va vite sur un bout de journal jauni : Tu t’installes, je reviendrais si je veux. Un petit mot comme ça pour les amis de passage qui vont qui viennent , passent une nuit ou deux ,puis repartent au petit matin, peut-être sans l’avoir vu. Ça c’est grand-père, libre comme le vent Encore une boutade à sa manière. Ecrit quand ? Je ne sais pas, voilà trois jours que j’attends, voilà 3 ans que je ne l’ai pas vu.

J’ai vécu ailleurs, dans un autre monde, plein de bruit, de frénésie, de folie, d’amours passagères, de talons aiguilles, de représentations obligatoires, de contrats à boucler dans l’urgence, toujours vite toujours trop vite ; Tout s’est emmêlé , bariolé, contracté, dilué …..Stop, je pose les valises , le Blackberry….. Burnout ! A la dernière soirée, coulée dans un fourreau noir, les jambes gainées de soie, le regard charbonneux, j’étais belle,sourire de circonstance, je faisais honneur au Président qui signait un gros contrat avec des japonais. Que de faux semblants ! Si j’avais eu une Kalachnicov, je crois que j’aurais tiré dans ce beau monde snobinard et prétentieux.. Burnout !

Grand- père , t’es où ? J’allume un petit feu de feuilles mortes, surmonté d’un tipi de petits bois. Ça fume beaucoup, je tousse , je souffle, un nuage de cendre m’éclate au visage, je m’obstine, ajoute quelques boules de papier journal et… victoire une petite flamme apparaît réticente mais de plus en plus joyeuse,lumineuse , réconfortante. Emmitouflée, recroquevillée dans la vieille couverture grise filetée de rouge , je nous revois au coin du feu décortiquant des châtaignes toutes chaudes nous brûlant le bout des doigts, riant de cette belle cueillette au fond des bois. La pluie tambourine inlassablement le toit. Les volets sont fermés. Depuis mon arrivée, je ne les ai pas ouvert, j’ai trouvé la clef sous le 3 [1] pot, comme d’habitude. J’ai dormi, beaucoup dormi dans la petite chambre orange soleil au fond du couloir, besoin de silence. Si je pouvais choisir, je deviendrais la Belle au Bois Dormant. Dormir, dormir, dormir ! Je n’ai pas bougé, je sais qu’il va revenir. J’ai tant besoin de sa simplicité, de ses grands éclats de rire. Je suis bien dans sa petite maison un peu poussiéreuse et si pleine de nous, de nos parties de rami, de nos histoires à dormir debout, des omelettes aux pommes de terre ( de charlottes et pas autre chose de son jardin) et aussi de ses crêpes à la fleur d’oranger badigeonnées du miel de ses abeilles……

Je rajoute du bois dans le feu qui crépite et embaume Il a dû monter par la Ravine, ramasser ses fameux cèpes à têtes noires et dormir dans la cabane en pierres sèches. A la poêle avec une noix de beurre et une pointe d’ail, seigneur que c’est bon ! Les saisons lui donnent son rythme de vie, chose que j’ai oubliée Je suis bien, mon bol de lait chaud dans le creux des mains. C’est le bol de mes 6 ans, bleu lavande enguirlandé de tournesol pour voir la vie en rose dés le matin, dixit grand-père. J’attends, il faut laisser filer le temps, laisser passer les heures, couvrir les horloges, attendre sans façon, sans impatience, je ne savais plus, maintenant , je vais réapprendre. Dans la maison de grand-père tout est si simple, si magique à la fois, dans ce petit coin sauvage au bout du chemin. Mon cabriolet rouge coquelicot fait tâche.

Si j’avais réfléchi une minute, je serais arrivée comme un pèlerin qui revient au bercail. Un pied devant l’autre sur le chemin caillouteux, humant goulûment les parfums de ma garrigue thym romarin marjolaine. Mais non , toujours pressée ! Je remonte la couverture et … la nuit continue son chemin. Des volets claquent, des voix, des piétinements se font entendre, la lumière du jour m’éclabousse , impertinente .Ensommeillée, la tête dans les choux, je me lève titubante dans mon pyjama pilou tout chiffonné .Et soudain il est là, grand , solide un peu voûté dans sa chemise à carreaux, la barbe embroussaillé blanc neige « Alors ma belle tu viens voir Vieux père ? . » Et je me jette dans ces bras, heureuse et en pleurs. « Allez viens, regarde, qui j’ai ramené de mon escapade » Je lève les yeux et je découvre un joli sourire , des yeux myosotis : « Voici Rosalie , ma compagne . » Je suis mi-figue mi raisin , je voulais mon grand- père pour moi toute seule . Je reste interdite, interloquée… Le papi Louis à une COPINE ?

[1éme

Vos témoignages

  • Vero 3 décembre 2014 07:54

    Merci Gisèle. De plus en plus, je vois fleurir de ces « burn out ».Ce besoin de reconnaissance constant qui nous pousse vers de l’artificiel et même le temps devient artifice. Et pourtant il faut du temps pour vivre, pour être présent aux autres. Ton texte me touche.